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Andreï Platonov – La Vieille dame de fer

La première moitié du XXe siècle est une époque bénie pour la littérature russe, à défaut de l’être pour ses auteurs. Soumise aux nombreux bouleversements politiques que l’on sait, elle y répond par une grande diversité de styles et d’idées. Il n’est pas rare, du coup, que les mêmes auteurs s’illustrent tant dans la littérature générale, que dans le Fantastique ou la Science Fiction, l’important étant de faire passer des idées. Il en est ainsi de Mikhaïl Boulgakov, d’Alexei Tolstoï, mais on connait moins Andréi Platonov, mort en 1951 dans une misère totale.

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Celui-ci a pourtant écrit un roman et deux nouvelles de Science Fiction, et plusieurs oeuvres tendant au Fantastique. Brimé par la critique, quasi interdit de publication, il écrivit vers la fin de sa vies plusieurs nouvelles fantastiques ainsi que des récits vantant les exploits des partisans durant la Seconde Guerre mondiale. Les nouvelles fantastiques sont restée inédites en français, à l’exception d’une seule intégrée à un recueil d’histoires de résistantsLes Contes de ma patrie, paru dès 1945 aux éditions de La Jeune Parque (Paris).

C’est cette nouvelle que nous reprenons ici intégralement, sans en retoucher la traduction, qui est de Boris Metzel.

Note sur les droits: Andréi Platonov n’a à notre connaissance aucun héritier, son fils étant mort quelques années avant lui. Quand à Boris Metzel, nous n’avons pu retrouver sa trace. IL n’a été actif en tant que traducteur que de 1945 à 1952. S’il se trouvait avoir des ayants-droits ne souhaitant pas voir cette traduction ainsi republiée, qu’ils nous contactent.

La vieille femme de fer (Железная старуха)

Les feuilles bruissaient sur l’arbre; le vent chantait, poursuivant sa randonnée à travers le monde. Le petit Egor, assis dans l’herbe, écoutait la voix des feuilles et le doux murmure de leurs paroles.
Egor voulait savoir ce que disait le vent, de quoi il lui parlait; tournant son visage vers lui, il demanda:
– Qui es-tu? Que me racontes-tu?
Le vent fit silence, comme si à cet instant, lui-même eût écouté le garçon, puis il se remit à chuchoter, faisant bouger les feuilles, recommançant sa chanson.
– Qui es-tu? demanda à nouveau Egor, qui ne voyait personne.
Mais il n’obtint pas de réponse. Le vent était parti et les feuilles s’endormirent. Egor attendit: qu’allait-il se passer? Alors, il vit seulement que le soir tombait. La lumière jaune d’un soleil tardif éclairait le vieil arbre qui avait pris les teintes de l’automne. La vie sembla soudain ennuyeuse. Il fallait rentrer à la maison, pour dîner et dormir dans l’obscurité. Egor n’aimait pas dormir. Il aimait vivre sans interruption, afin de voir tout ce qui existait en dehors de lui. Il regrettait qu’il faille fermer les yeux, la nuit, tandis que les étoiles scintillaient au firmament, sans qu’il y soit pour quelque chose.
Il souleva de terre un scarabée, qui se rendait, à travers les herbes, vers son trou, pour y passer la nuit. Il scruta la frêle tête immobile et les bons yeux noirs, qui, de leur côté, regardaient avec Egor le monde entier.
– Qui es-tu? demanda Egor au scarabée.
L’insecte ne répondait rien. Mais Egor comprenait que le scarabée savait quelque chose que lui, Egor, ne savait pas. Seulement, il faisait semblant d’être petit; il s’était changé exprès en scarabée et se taisait. En réalité, ce n’était pas une petite bête, mais quelqu’un d’autre, on ne savait qui.
– Tu mens, s’écria Egor, en retournant l’insecte ventre en l’air, afin de deviner le secret de son existence.
Mais le scarabée se taisait toujours; de toute la force de sa colère, il remuait ses pattes rigides, disputant sa vie au petit homme et refusant de le reconnaître. Le ferme courage de l’insecte étonnait Egor, et il se mit à l’aimer. Mais ce qui l’étonnait encore plus, c’est que ce n’était pas un scarabée, mais quelqu’un de plus important et de plus intelligent.
– Tu mens! Tu n’es pas un scarabée, chuchota Egor au visage même de l’insecte, en l’observant minutieusement. Ne te dissimule pas, j’arriverai bien à savoir qui tu es. Il vaut mieux pour toi que tu consentes tout de suite à me dire la vérité.
Le scarabée détendit toutes ses pattes à la fois vers Egor. Alors Egor cessa de se disputer avec lui.
– Quand je tomberai entre tes mains, je ne te raconterai rien, moi non plus.
Et il lâcha l’insecte afin qu’il pût s’envoler et vaquer à ses affaires.
Le scarabée commença par voler, puis il se posa sur le sol et continua à pied son chemin. Et Egor s’ennuya aussitôt de l’insecte. Il comprit qu’il ne le retrouverait plus jamais, car il y avait au village une multitude d’autres petites bêtes semblables. Quant à celle-ci, elle vivrait quelque part, puis elle mourrait et oublierait leur rencontre, seul Egor se souviendrait de cet insecte mystérieux.
Une feuille morte tomba de l’arbre. Il y a quelque temps, elle avait poussé sur l’arbre, provenant de la terre; elle avait longtemps regardé le ciel et, maintenant, voici qu’elle retournait du ciel à la terre, comme si elle revenait à la maison après un long voyage. Un vermisseau grisâtre, maigre et pâle, rampa sur la feuille.
– Qui donc est celui-ci? se demanda Egor, devenant rêveur devant le vermisseau. Il n’a ni yeux, ni tête. Avec quoi pense-t-il donc?
Egor le prit donc dans sa main et l’emporta chez lui.
Le soir était déjà tombé; les lumières étaient allumées dans les isbas. Tout le monde était rentré des champs, afin de vivre ensemble, car l’obscurité enveloppait tout.
A la maison, sa mère fit souper Egor, puis elle lui dit d’aller au lit et lui rabattit une couverture par-dessus la tête, afin qu’il n’eût pas peur de dormir et qu’il n’entendit pas les bruits effrayants qui retentissent parfois, au milieu de la nuit, dans les champs, dans les bois et dans les ravins. Egor s’enfouit sous la couverture et desserra la main gauche où il tenait toujours son petit vermisseau.
– Qui es-tu? demanda  Egor en approchant la petite bête tout près de son visage.
Le vermisseau sommeillait; il restait immobile dans la main grande ouverte. Il sentait bon la rivière, la terre fraîche et l’herbe. Il était minuscule, net et inoffensif. C’était probablement un enfançon, à moins que ce ne fût un maigre petit vieillard.
– Pourquoi vis-tu? interrogea Egor. Tu te sens bien? Oui ou non?
Le vermisseau se recroquevilla dans sa paume, sentant la nuit et aspirant au repos. Mais Egor n’avait pas envie de dormir; il voulait encore vivre, jouer avec n’importe qui; il souhaitait que ce soit déjà le matin derrière la fenêtre et qu’il pût sortir du lit.
Cependant, les fermes étaient plongées dans la nuit qui seulement commençait et qui durerait encore longtemps. On ne pouvait tout entière la vivre dans le sommeil. Même si l’on s’endormait, on se réveillerait avant l’aube, en ces instants terribles où tout repose: les hommes et les herbes. Celui qui s’éveillait alors vivait solitaire au monde; personne ne le voyait ni ne se souciait de lui.
Le vermisseau était toujours dans la main d’Egor.
– Veux-tu? je serai toi, et, toi, tu seras moi, lui proposa Egor. Alors je saurai qui tu es. Quant à toi, tu seras un homme, comme moi. Tu t’en trouveras mieux.
Le vermisseau n’accepta pas. Il dormait, vraisemblablement, sans penser à ce qu’était Egor.
– J’en ai assez d’être Egor et toujours Egor, chuchota le garçon. Je voudrais aussi être quelque chose d’autre. Réveille-toi, vermisseau. Viens bavarder avec moi; pense à moi; moi, je penserai à toi…
La mère entendit son fils parler et s’approcha de lui. Elle ne dormait pas encore. Elle s’affairait toujours dans l’isba, ayant à terminer les derniers travaux qu’elle n’avait pu achever au jour.
– Pourquoi ne dors-tu pas? Qu’as-tu à chuchoter? lui dit-elle, en bordant son lit. Dors. Sinon la vieille femme de fer, qui erre la nuit dans les champs à la recherche de ceux qui ne dorment pas, t’emportera avec elle.
– Maman, comment est cette vieille? demanda Egor.
– Elle est en fer. On ne la voit pas. Elle vit dans les ténèbres. Elle effraye les hommes; elle obscurcit leurs coeurs.
– Mais, qui est-elle?
– Qui peut le savoir, mon petit? Quant à toi, dors, fit la mère. N’aie pas peur d’elle. Il est possible qu’elle ne soit personne; à moins que ce ne soit une pauvre vieille…
– Et où habite-t-elle? interrogea Egor.
– Elle passe dans les ravins, cherche les herbes, grignote des os desséchés, et lorsque quelqu’un meurt, elle s’en réjouit. Elle veut rester seule sur terre et elle vit, elle vit, attendant que tout le monde meure et qu’elle soit seule à errer, cette vieille femme de fer. Eh bien! dors à présent; elle n’entre pas dans les isbas. Je vais fermer la porte.
Le mère s’éloigna de son fils. Egor cacha le vermisseau sous son oreiller, afin qu’il y dorme au chaud et qu’il ne craigne rien.
– Maman, et toi, qui es-tu? Demanda-t-il.
Pourtant la mère ne lui répondit rien. Elle estima qu’Egor parlerait encore un peu et qu’il s’endormirait ensuite, car on voyait qu’il avait déjà sommeil.
– Et moi, qui suis-je? pensa Egor, sans pouvoir trouver de réponse. Moi aussi, je suis bien quelque chose. Il est impossible que je ne sois rien.
Le silence emplit l’isba. La mère se coucha; le père, lui, dormait depuis longtemps. Egor prêta l’oreille. De temps en temps, la haie gémissait dans la cour. C’était un érable qui, dressé contre elle, l’agitait. Egor avait remarqué que même par le temps le plus calme l’érable se balançait légèrement, comme s’il tendait on ne savait vers quoi, voulant grandir plus vite ou bien bouger et partir, tandis que la haie craquait continuellement à cause de lui, se plaignant d’être dérangée. C’était certainement ennuyeux d’être arbre et de vivre toujours au même endroit.
– Maman, appela doucement Egor, en sortant la tête d’en dessous la couverture. Qu’est-ce qu’un érable?
Mais la mère s’était déjà endormie et nul ne répondit à Egor. Il essaya de pénétrer l’obscurité. La fenêtre qui donnait sur le champ de millet reflétait la lumière trouble de la nuit, comme si derrière elle s’étalait la profondeur d’une eau immobile. Egor se souleva dans son lit, pensant à ce qui se passait maintenant dans le champ obscur et à celui qui marchait solitairement sur la route lointaine, portant au dos une besace remplie de pain. Quelqu’un, certainement, marchait sans aucune crainte, sur la route déserte. Qui était-ce?
Au loin, quelqu’un soupire lentement, puis gémit et se tut. Egor se mit devant la fenêtre; l’éclat de la terre obscure éclairait toujours les vitres, mais le son triste comme un soupir se fit à nouveau entendre. Etait-ce une charrette qui passait dans le lointain, ou bien la vieille femme de fer qui allait par le ravin, souffrant de voir les hommes vivre et naître? Elle n’aurait jamais la patience d’attendre d’être seule au monde.
– J’irai et j’apprendrai tout, décida Egor. Que se passe-t-il la nuit? qui est cette vieille?
Il mit ses culottes et sortit pieds nus.
L’érable remuait ses branches, prêt à prendre la route; les pissenlits se frottaient contre la haie et la vache ruminait dans l’étable. Personne ne dormait dans la cour.
Les étoiles lumineuses scintillaient au ciel; il y en avait tant qu’elles semblaient proches; c’est pourquoi, la nuit, sous les étoiles on n’avait pas peur, tout comme en plein jour, parmi les fleurs des champs.
Egor longea le millet, passa devant les tournesols ensommeillés et murmurants et prit la route abandonnée et solitaire, se dirigeant vers le ravin.
Le ravin était vieux; l’eau ne le creusait plus et il était envahi de hautes herbes et de broussailles. Les vieux et les vieilles y venaient chercher de l’osier et, en hiver, ils en tressaient des corbeilles, dans leurs isbas.
Lorsque Egor fut passé, les herbes et les broussailles se refermèrent derrière lui. Quand il fut au fond du ravin, il vit qu’il y faisait plus calme et plus sombre qu’en haut de la terre. Aucun brin d’herbe, aucune feuille ne remuaient ici et il se prit à trésaillir.
– Etoiles, veillez sur moi, murmura Egor, car, seul, j’ai si peur!
Mais du ravin on ne pouvait apercevoir que trois étoiles, et celles-là ne scintillaient que faiblement à une hauteur vertigineuse, comme si elles s’étaient éloignées, obscurcies par les ténèbres.
Egor caressa l’herbe, aperçut un caillou, puis secoua une touffe de pissenlit, qui ressemblait à celle de la cour familière de sa ferme. Il se débarrassa de son angoisse, car il les sentait avec lui, eux, qui vivaient ici, sans éprouver de crainte. Bientôt, il découvrit une petite caverne, creusée au flanc du ravin, d’où l’on extrayait de l’argile; il s’y blottit. A présent, l’envie de dormir l’envahissait, car il s’était fatigué à vivre et à gambader toute la journée.
« Lorsque la vieille femme de fer passera, je l’appellerai », pensa Egor se recroquevillant pour se préserver de la fraîcheur nocturne. Il ferma les yeux.
Un calme complet enveloppait la terre; tout se taisait; le voile céleste cachait les étoiles, tandis que l’herbe baissait la tête, comme si elle mourait.
Un bruit lugubre retentit dans ces terres basses, comme eût passé le soupir de regret de tous les hommes morts. Egor ouvrit aussitôt les yeux, ayant entendu dans son sommeil ce bruit si triste. Au-dessus de lui, il vit un corps sombre, grand et trouble dans la nuit noire environnante, prêt à surgir et prêt à disparaître.
– Qui es-tu? demanda Egor. Es-tu la vieille?
– Oui, la vieille, répondit-on.
– Et tu es en fer? J’ai besoin de celle qui est en fer.
– A quoi te servirai-je? demanda la vieille femme de fer.
– Je voudrais te voir. Qui es-tu? A quoi sers-tu? interrogea Egor.
– Quand tu seras sur le point de mourir, alors je te le dirai, répondit la voix de la vieille.
– Si tu me le dis, alors je consens à mourir, accepta Egor, saisissant une motte de terre glaise, afin d’en aveugler la vieille pour la vaincre.
– Viens plus près; je vais te le dire à l’oreille.
Et, pour la première fois, la vieille bougea et de nouveau retentit le bruit habituel et lugubre du fer qui grinçait ou des os desséchés qui craquaient.
– Viens vers moi, je te raconterai tout, et alors tu mourras. Sinon, toi, qui es petit, tu as encore beaucoup à vivre et je devrai longtemps attendre ta mort. Aie pitié de moi, je suis vieille.
– Mais qui es-tu donc? Dis-le-moi, demanda Egor. N’aie pas peur de moi; vois, moi, je ne te crains pas.
La vieille se pencha vers Egor, se rapprochant de lui. Le garçon se blottit dos contre terre dans sa caverne et, les yeux grands ouverts, dévisagea la vieille femme de fer qui s’inclinait vers lui. Lorsqu’elle fut tout contre lui et qu’il n’y eut plus, entre eux, qu’un peu de ténèbres, Egor se mit à crier:
– Je sais, je sais qui tu es. Je n’ai pas besoin de toi. Je te tuerai.
Et il jeta à la face de la vieille une poignée d’argile. Lui-même perdit connaissance et se serra tout contre le sol.
Mais, même évanoui, et le visage collé au sol, Egor entendit encore la voix de la vieille femme de fer:
– Tu ne me connais pas; tu ne m’as pas bien regardée. Pourtant, toute ta vie, j’attendrai ta mort et je te tourmenterai parce que tu ne me crains pas.
– Mais si, j’ai eu un peu peur; mais je m’habituerai et je cesserai de te craindre, pensa Egor en retombant dans le sommeil.
Une sensation de chaleur familière le réveilla. De grandes mains douces le portaient. Il questionna:
– Qui es-tu? Tu n’es pas la vieille?
– Et toi? Qui es-tu? lui demanda sa mère.
Egor ouvrit les yeux, puis les referma: la lumière du soleil éclairait de nouveau tout le village, ainsi que l’érable dans la cour et la terre tout entière. Egor ouvrit encore les yeux et aperçut le cou de sa mère, tout contre sa tête.
– Pourquoi t’es-tu enfui dans le ravin? demanda la mère. Nous t’avons cherché dès le petit matin. Le père est parti, très inquiet, travailler dans les champs.
Egor raconta que, dans le ravin, il avait lutté avec la vieille femme de fer, mais qu’il n’avait pas eu le temps de bien voir son visage car il lui avait jeté de la glaise à la figure.
La mère se mit à réfléchir. Puis elle posa Egor à terre et le regarda comme s’il eût été un étranger.
– Marche sur tes propres pieds, lutteur… Tu as dû rêver…
– Non, je l’ai vue, en réalité, affirma Egor. Il existe des vieilles femmes de fer.
– Après tout, c’est possible qu’il en existe, consentit la mère en emmenant son fils vers la maison.
– Mère, qui est-elle donc?
– Moi, je ne sais pas. J’en ai entendu parler. Je ne l’ai jamais vue moi-même. Les gens disent que c’est notre destinée ou notre peine qui marche. Quand tu seras grand, tu l’apprendras bien par toi-même.
– Les destinée? prononça Egor. Je ne sais pas ce que cela veut dire. Je grandirai encore un peu, puis j’attraperai la vieille femme de fer…
– Attrape-la, attrape-la, mon petit, fit la mère. En attendant, je vais t’éplucher quelques pommes de terre et je te les ferai sauter…
– Ca, je veux bien, consentit Egor. Je commence à avoir faim. Il y a des vieilles qui sont fortes. Je me suis bien fatigué à combattre contre elle.
Ils entrèrent dans l’isba. Sur le plancher, rampait le petit vermisseau qui, sortant du lit d’Egor, rentrait chez lui, dans la terre.
– Rampe, être muet, murmura Egor. Eh quoi! Qui est-il donc? Il n’a pas voulu me le dire. Plus tard, je le saurai quand même. Et je devinerai aussi qui est la vieille. Quant à moi, je deviendrai un vieil homme de fer.
Egor s’arrêta sur le seuil et se mit à réfléchir:
– Je ferai exprès d’être en fer, afin de tant effrayer la vieille femme qu’elle en mourra. Et puis, je ne resterai plus en fer. Je ne le veux pas. Je redeviendrai petit garçon auprès de ma mère.

Arkadi et Boris Strougatski – Le Robot déchaîné (1958)

Lorsque l’on est bibliophile, il arrive de tomber sur des choses intéressantes, dans des supports particulièrement inattendus. Ainsi, il y a quelques mois, notre ami Joseph Altairac nous avait signalé une nouvelle d’Arkadi et Boris Strougatski, publiée dès 1958 (les deux frères débutent leur carrière en 1956, rappelons-le), dans la revue de propagande France-URSS.

La nouvelle en question, Le Robot déchaîné, porte en fait le titre original de Réflexe spontané, titre qu’elle reprendra lors de sa nouvelle parution dans l’anthologie Le Messager du cosmos, publiée au début des années 1960 par les Editions en Langues étrangères de Moscou.

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La traduction est ici anonyme. Nous reproduisons cette nouvelle avec l’aimable accord de Joachim Rottensteiner, agent de Boris Strougatski, que nous remercions.

© Arkadi et Boris Strougatski. Reproduction soumise à autorisation.

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Marina et Sergueï Diatchenko – À propos de La Caverne (interview 2009)

Nous avons eu le plaisir de pouvoir poser quelques questions à Marina et Sergueï Diatchenko, au sujet de La Caverne, mais aussi d’un autre roman à paraître en France:

Russkaya Fantastika: Qu’est-ce qui vous a motivé à écrire un roman comme La Caverne?

Sergueï Diatchenko: Ma thèse de doctorat était consacrée à la génétique de la criminalité, et c’est donc depuis longtemps que je réfléchis au phénomène de la violence, à ses racines et à sa prévention. Avec Marina nous avons souvent discuté de ce qu’est l’agression et de ce qu’est la « victimité ». Et est-il possible d’imaginer une société sans cette agression? C’est à la suite de ces discussions que le roman la « Caverne » est né.

Marina Diatchenko: Pas du tout. C’est un traité qui aurait pu naître à la suite de ces discussions mais pas un roman. Ce sont des associations fortuites, des sensations vagues, des images, des caractères, des détails frappants qui sont devenus le motif de la naissance de ce roman. Et seulement après, tout cela a commencé à se réunir en une histoire cohérente.

RF: Où se trouve la Caverne? Est-ce un univers parallèle? Ou notre monde dans un lointain futur?

Marina et Sergueï: Ici, chaque lecteur est en droit de penser à sa guise. A quoi cela servirait-il de détruire une certaine intrigue en la révélant dans notre réponse? Il peut exister d’autres interprétations.

RF: Ce roman sonne comme une charge contre le milieu de la psychiatrie. Etes-vous en froid avec cette profession?

Sergueï: Non, pas du tout! Je suis moi-même psychiatre. C’est un travail très dur mais aussi très nécessaire. Tout le monde est au bord de la folie. La civilisation est atteinte de schizophrénie. Qui va la soigner?

Marina: Sergueï aime vraiment la psychiatrie, il sent bien les gens, sait manier l’hypnose et beaucoup d’autres choses. Dans le roman nous ne voulions pas du tout attaquer les psychiatres parce que ce sont eux qui ont construit le monde que beaucoup de nos lecteurs considèrent comme une excellente utopie.

Sergueï: D’autres prouvent avec passion que le monde de la « Caverne » est au contraire, une sombre anti-utopie.

RF: En définitive, êtes-vous d’accord avec cette classification des personnes en victimes et prédateurs?

Sergueï: Cette simple arithmétique est alléchante depuis l’époque de Francis Galton et Cesare Lombroso, mais la vie est plus compliquée que les mathématiques de non-euclidiennes. La génétique n’est pas un fatum, et une victime peut bien se transformer en animal peut-être peureux mais insolent et agressif.

Marina: L’héroïne principale du roman La Caverne réfute justement tout ce schéma de classification. Elle en est extérieure.

RF: Est-ce qu’on peut dire que Pavla Nirombets et Raman Kovitch vous ressemblent quelque part?

Marina: Tous nos héros nous ressemblent quelque part. Comme chez tout écrivain.

Sergueï: Pas tout à fait comme ça. Kovitch est une image collective, le résultat de l’observation de certains metteurs en scène. Mais Pavla a été esquissée avec les traits de caractère de plusieurs de nos amis. Marina et même moi nous ne sommes pas aussi désordonnées dans la vie que notre chère Pavla. Bien que sous le rapport de l’anti-victimisation et de l’obstination nous puissions l’envier.

RF: Dans vos oeuvres, la psychologie des personnages occupent une place importante, beaucoup plus que l’action. Vos personnages semblent souvent au bord de la folie. Pourquoi vouloir les emmener jusqu’à ce stade? Un héros fort ne vous conviendrait-il pas?

Marina: Permettez-moi de ne pas être d’accord avec vous. Est-ce que les personnages de La Caverne, Kovitch et Tritan, ne sont pas des personnes fortes et d’un seul tenant, ou, par exemple, l’héroïne du roman Armagued-dom, Lidia Sotova, qui a un caractère de fer et une volonté inflexible? Pour le personnage principal du roman Vita nostra, Sachka Samokhina, c’est la même chose: en passant par de rudes épreuves, elle devient aguerrie…

Sergueï: Mais la psychologie est vraiment notre marotte. Cela nous intéresse. Surtout quand un héros se heurte à un dilemme éthique insoluble à cause duquel il est obligé de modifier l’interprétation de toute sa vie.

RF: Qu’est-ce qui vous a donné l’envie d’écrire ensemble?

Marina et Sergueï: L’amour.

RF: Un de vos romans, Varan, doit sortir dans quelques mois en France, dans la collection Wiz d’Albin Michel. Pourriez-vous nous en dire quelques mots?

Marina et Sergueï: C’est un de nos romans préférés. De la fantasy, un récit de voyage original. Notre soif de voyager inapaisée y a été peut-être concentrée – nous avons parcouru la moitié du monde mais nous n’avons vu, n’avons senti qu’un fragment d’un grand kaléidoscope. Qu’est-ce qu’il y a là-bas, derrière l’horizon? De plus, dans ce roman nous essayions de comprendre ce que c’était le miracle, la création, le bonheur… Ce sont les questions éternelles non seulement pour l’adolescent mais aussi pour l’adulte – au moins pour des adultes tels que nous. Mais voici ce qu’un critique a dit de ce roman: «  Il est question dans ce roman des voyages d’un salaud, Varan, qui a quitté sa fiancée, refusé la carrière de fonctionnaire au service de l’empereur et la vie confortable d’artisan pour trouver un jour l’Etincelle Errante – un supposé démiurge de ce monde qui, comme le dit une légende, vagabonde dans les village et partage avec les gens une force magique: après son départ, des magiciens naissent dans les maisons qu’il a visitées. Les chapitres où Varan atteint presque le mystérieux vieillard se lisent avec une tension sincère mais la fin de la poursuite est inattendue pour ceux qui sont habitués aux sujets banals ».

 

Valentina Jouravleva – Ceux qui volent à travers l’univers (1963)

En marge de Dimension URSS, nous avons tenu à traduire une autre nouvelle de Valentina Jouravliova. Ce petit texte naïf, bien représentatif de son époque, révèle toutefois une personnalité charmante. De plus, nous restons persuadé que cette nouvelle, ainsi qu’une autre intitulée Rapsodie stellaire, dont la thématique est très proche, ont profondément influencé Carl Sagan pour son roman Contact, adapté au cinéma par Robert Zemeckis avec Jodie Foster. Voici donc Ceux qui volent à travers l’univers, datant de 1963, et publiée ici avec la permission de la Fondation officielle Guenrikh Altshuller, que nous remercions.

 

Ceux qui volent à travers l’univers

« C’est une drame, un drame des idées »

Albert Einstein

A côté de la table où je prenais place quand j’étais élève de première se trouvait une fenêtre. Elle était si proche de moi que je pouvais atteindre son rebord rugueux, chauffé par le soleil. Les années passaient, on changeait de classe mais je choisissais toujours une table à côté de la fenêtre. Notre école se trouvait à la lisière de la ville, sur une haute colline. On pouvait voir beaucoup de choses intéressantes par la fenêtre. Mais moi, je regardais le plus souvent l’antenne du radiotélescope. Cette antenne me semblait petite même si je savais qu’elle était grande: une coupe de trois cents mètres tournée vers le ciel. J’aimais observer son mouvement mystérieux. C’était peut-être pour ça que tout ce que j’apprenais à l’école se liait automatiquement à l’antenne.

C’était celle du radiotélescope qui captait les signaux des êtres doués de raison d’autres planètes. Nous étions ami avec l’antenne. Quand je ne pouvais pas résoudre un problème difficile, elle m’encourageait: « Ce n’est pas grave, tu t’en acquitteras sans faute! Moi aussi, j’effectue un dur travail. Il faut chercher, chercher, chercher… » Au printemps, les rayons du soleil se reflétaient sur la surface extérieure du réflecteur, donnant naissance à un lièvre blanc qui errait sur le plafond de la classe. Jours et nuits, jours ouvrables et jours fériés, elle travaillait, cette antenne de mon radiotélescope.

Mais un jour, elle s’arrêta. Je regardai par la fenêtre et je vis le miroir immobile, penché vers le bas. Alors, je courus vers elle. Je courais aussi vite que possible: la cour de l’école, les rues, la grande route… Des gens marchaient tranquillement sous l’antenne et personne ne faisait attention à moi.

Pendant longtemps, je ne revins pas à l’internat. Je le savais: on m’interrogerait pour savoir pourquoi je pleurais. Comment pouvais-je l’expliquer?

Depuis ce temps-là, l’antenne du radiotélescope resta immobile. Je lus dans un journal que les tentatives pour capter les signaux d’autres civilisations, qui duraient depuis plus de quarante ans, étaient restées vaines. Comme d’habitude, je voyais par ma fenêtre la coupe grillagée de l’antenne mais le lièvre blanc ne courait plus sur le plafond. Parfois, une idée naïve et audacieuse venait dans ma tête: je referai, j’inventerai quelque chose, et le télescope fouillera de nouveau dans le ciel…

Je devins astronome et comme sujet de recherche je choisis le problème du contact avec des civilisations étrangères. On appelait les gens comme moi, avec une pointe de malice, des fouineurs. Ce fut lors de temps difficiles que je devins fouineuse : la dernière tentative, très sérieuse, et sans résultat, avait provoqué une déception. Beaucoup de fouineurs s’étaient lancés dans l’étude d’autres problèmes. Nous n’avions aucune station travaillant pour cette recherche. On ne nous les refusait pas – nous ne les demandions nous-mêmes pas. Nous voyions que les vieilles voies étaient inutilisables et nous n’en connaissions pas de nouvelles.

Il ne restait dans notre Institut que trente personnes : à peine la moitié de tous les fouineurs au monde. On considérait que nous faisions une recherche libre. Pour parler plus précisément, c’était une recherche à l’aveuglette. Nous cherchions au hasard. Il n’y avait pas d’hypothèses que nous refusions de vérifier. Nous retravaillions sur les notes obtenues lors de sessions d’écoute précédentes. Nos ingénieurs inventaient des filtres radio très fins et construisaient des systèmes ultrasensibles d’amplificateurs moléculaires. Nous nous préparions à de nouvelles recherches.

Et voilà, en deux jours, tout changea.

Le soir du premier jour, je rencontrai une personne que je connaissais depuis longtemps. Nous marchâmes pendant longtemps dans un jardin public, puis, nous descendîmes vers le quai. Il bruinait. Nous nous essayâmes juste à côté de l’eau et nous parlâmes. Ce fut une conversation pénible. De temps en temps, il me semblait que j’entendais nos voix de l’extérieur: je pensais alors : « Pourquoi ne pouvons-nous pas nous comprendre ? » Les paroles ressemblaient à des gouttes de pluie froides sur l’imperméable. Tout ce que nous disions ce soir-là rendait impossible une chose simple : prononcer quelques bons mots. Des paroles habituelles et naturelles semblaient à ce moment-là inutiles et fausses.

Je rentrais chez moi à pied en longeant la rivière. Je marchais et me prouvais que cette personne m’était égale. J’arrivais à la preuve logique et juste comme un théorème de géométrie.

Puis je restais dudant un moment sur un pont en réfléchissant à pourquoi tout s’était arrangé comme ça. Comme c’est facile de démontrer un théorème et comme il est difficile de fournir une preuve d’amour ! Je regardais les lumières de la ville à travers la brume grise de la pluie et pensais : « Les lumières brillent, je les vois ; si elles s’éteignent je verrai qu’elles ne sont plus. Tout est simple. Mais comment voir l’amour ? »

Il m’est très difficile d’expliquer ce que je ressentais à l’époque. J’essaye de le faire juste pour que la suite soit claire.

Il faisait grand vent au-dessus de la rivière, j’étais transie et je courrais chez moi. Je me marchais longtemps dans la pièce, et quand cela devint insupportable, je commençai à mettre en ordre mes livres.

Il y a des moments quand même les bonnes gens deviennent impitoyables. Je regardais avec envie des pages connues depuis l’enfance. C’est bien fait pour vous, pensais-je. Et pour vous, et pour vous, et pour tous ! Cela me faisait rire qu’à chaque époque, les gens imaginaient les signaux extra-terrestres obligatoirement tels qu’ils étaient au même moment sur Terre. On inventa la radio – et on pensa que l’on capturerait des radio-signaux. On lança les premières fusées – et on se mit à parler de l’arrivée de vaisseaux étrangers. L’optique quantique apparut – on commença à capter des faisceaux de lumière… Tout est de travers ! Tout est faux !

Les signaux, s’ils existent, ont été envoyés par une civilisation qui est plus âgée de milliards d’années que la nôtre. Les civilisations à signaux (c’est notre terme professionnel) doivent être non seulement plus âgées : elles sont toutes-puissantes, elles savent faire tout ce qui ne viole pas les lois de la nature. Elles n’enverront non pas ces deux signaux à peine perceptibles que nous capterons à la limite de la sensibilité des appareils mais des signaux d’une puissance colossale, des signaux aussi brillants que les lumières de la ville que j’ai regardées sur le pont. Seul un aveugle ne pourra pas les voir ! Mais nous ne connaissons pas ces signaux. Soit ils n’existent pas du tout, soit…

A ce moment, j’oubliai instantanément ma colère absurde contre l’humanité. La conclusion était fracassante : les signaux étaient sous nos yeux, ils nous étaient devenus familiers, nous ne nous en apercevions tout simplement pas !

C’était une nuit folle. Je ne dormais pas du tout. J’étais excitée par ce fait qu’une découverte se trouvait quelque part ici. « Ils brillent, répétais-je, tout le monde les voit. S’ils s’éteignent nous comprendrons qu’ils ne sont plus…»

Au petit matin, j’étais fatiguée et déjà sans aucune émotion je pus observer de nouveau toute la démarche de ma pensée. Les civilisations à signaux ont pris un grand pas sur nous mais les vitesses super lumineuses leur sont aussi inaccessibles. Elles ne vont pas voler en quête de la raison. Ils enverront des signaux. Et ce ne seront pas les signaux orientés car on ne sait pas vers où les orienter, mais ce sera quelque chose comme un appel : « Ecoutez tous ! » Ce genre de signal doit « faire effet » automatiquement partout où une vie hautement organisée est possible. Par exemple sur les planètes dotées d’une atmosphère. Donc, les signaux doivent être du même type pour la Terre, Mars, Vénus. Et le principal: ces signaux seront de longue durée. Ils doivent être émis depuis des millions, même des dizaines, des centaines de millions d’années. Mais qu’est qui peut tenir le coup depuis un million d’années ?! Même les monts les plus hauts s’écroulent au terme de cette période…

A 9 heures du matin, je commençai une expérience. Son idée était simple. J’avais trouvé une nouvelle voie, et c’était une machine qui devait la suivre, la machine de la série logique P-10. Je programmai une tâche dont le sens était à peu près le suivant :

Admettons que nous sommes devenus tout-puissants. Nous avons décidé d’envoyer des signaux vers toutes les planètes où, en principe, existent des formes supérieures de vie, y compris vers des planètes inconnues. Ces signaux doivent perdurer des milliers, des millions d’années. Ils doivent être visibles à tous les êtres doués, même de peu, de raison.

QUELS SONT CES SIGNAUX ?

Je mis la machine en marche puis je donnai la copie du programme à mes collaborateurs. Chez nous il était d’usage de soumettre les nouvelles hypothèses au débat. Nous essayions de nouvelles idées, comme on essaie un métal destiné à une construction importante. Et c’était parfois l’occasion de bien rire.

Je retournai à mon laboratoire. La machine travaillait. D’après la lecture des appareils de vérification, je voyais qu’elle ne cessait pas d’absorber de nouvelles informations. A sa demande, celles-ci étaient transférées des dépôts centraux.

Pour vérifier nos hypothèses nous avions souvent utilisé ces machines. Elles ne plaisantaient jamais. Mais elles brisaient les idées les plus ingénieuses. Un jour, nous avions calculé qu’une machine de type P-10 avait besoin, en général, de neuf minutes pour réduire en miettes une nouvelle hypothèse « de fouineur » …

Je consultai ma montre. Tous nos collaborateurs s’étaient rassemblés dans le laboratoire. Tous consultaient leurs montres. Quarante minutes s’étaient écoulées, la machine travaillait, et nous voyions qu’elle envoyait sans arrêt de nouvelles demandes. Durant douze minute, elle fouilla dans les archives de l’Union internationale d’astrophysique. Sa conversation avec l’Observatoire astronomique de Poulkovo dura quatre minutes. Et tout à coup, une surprise absolue : la machine entra en contact pour long moment avec le département d’information des Archives cinématographiques. Je ne sus pas ce que ses confrères électroniques y cherchèrent mais cela dura plus de trois heures.

Nous attendions. Quelqu’un fit bien de téléphoner pour qu’on nous apportât le déjeuner dans le laboratoire. La machine contactait les organisations les plus diverses. Elle ressemblait à une personne qui, trop pressée, posait toutes les questions d’un coup.

A six heures du soir, on me força à partir. J’entrai dans la bibliothèque et je m’allongeai sur le canapé. On me promit de me réveiller une heure plus tard. Quand je me réveillai, il était midi moins cinq. Je courus vers la P-10. Elle travaillait toujours. On me dit que depuis dix heures elle traitait des données concernant Mars et Vénus.

Nous passâmes toute la nuit à côté de la machine. Le téléphone sonnait presque tout le temps mais que nous pouvions répondre ?… Les signaux devaient représenter quelque chose d’habituel, que tout le monde connaissait. Et nous comprenions : cela ne serait pas facile de se maîtriser et de regarder sous un aspect nouveau ce qui était considéré comme terrestre de tout temps…

A huit heures du matin, la machine acheva son travail. Durant la nuit, des astronomes de Moscou, de Melbourne et d’Ottawa étaient arrivés. Le bureau ne pouvait les contenir tous et la plupart des gens se trouvaient dans le corridor. Notre chef s’approcha de l’imprimante de la machine et appuya sur un bouton. La machine tapa clair et net :

« Aurores boréales ».

Nous avons perdîmes contenance. L’idée des aurores boréales nous était venue à l’esprit dès hier mais, sans savoir pourquoi, nous l’avions rejetée. Nous formulâmes notre question en nous coupant la parole l’un l’autre : « Les aurores boréales dépendent de l’activité du Soleil ? N’est-ce pas ? »

« Oui, répondit la machine. Les signaux se superposent au flux corpusculaire venant du Soleil. Il était utile d’utiliser une énergie locale pour de longs signaux. Le caractère signalétique des aurores boréales se manifeste dans l’alternance régulière des couleurs ».

Nous fîmes tellement de bruit que je ne pouvais plus rien comprendre. La machine fut accablée de dizaines de questions, mais le chef dit : « Pas tous à la fois ! Tout d’abord il nous faut savoir comment notamment… bref, comment elles changent la couleur des signaux ».

Il programma la question et la machine répondit :

« La périodicité est de deux ans et demi. La durée, une heure et demi ou deux heures. Tous les deux ans et demi des signaux analogues sont aussi observés dans les aurores boréales de Vénus et de Mars. La meilleure description se trouve dans les données de Dioney, Islande, 1865 ».

Une heure après, on nous apporta un microfilm du livre de Dioney. Voilà comment ce rayonnement était décrit dans ce livre :

« On nous informa de l’aurore boréale qui commençait et nous grimpâmes aussi vite possible sur le plus haut toit du fort. A côté du zénith s’allumait un nuage blanc. Au début, ce fut les bords du nuage qui s’éclairèrent, puis il s’enflamma et la lumière blanche inonda le ciel et la mer. Les agrès fins de notre goélette se dessinaient d’une manière précise sur cette lumière du nord. Puis, à travers la lumière blanche parvenue à son maximum d’intensité, nous vîmes une bande rouge. Ce n’était pas l’arc qu’on décrivait souvent mais une souple bande lumineuse aux limites bien tracées. Tout a coup, cette bande rouge s’éteignit. Ce ciel nous parut vide, mais bientôt, elle s’alluma de nouveau. Puis, sa couleur rouge vira au jaune. On aurait dit que ces zones de lumière s’accordaient. Durant une demi heure, elles apparaissaient et s’éteignaient selon des laps de temps équivalents, et par la suite, nous vîmes un jet de rayons lumineux. Hardies et rapides, de longues colonnes lumineuses montaient en haut. Elles étaient de couleurs différentes – depuis le jaune jusqu’au pourpre, du rouge à l’émeraude. Et puis, les bandes rouges et jaunes qui alternaient réapparurent dans le ciel comme s’ils voulaient achever ce spectacle sublime. Le rayonnement reprit un aspect habituel pour ces lieux… »

Nous gardâmes le silence pendant longtemps. Puis, quelqu’un dit :

– Deux bandes rouges et une jaune… C’est une espèce d’appel, et la transmission elle-même représente les éclats sous formes de colonnes.

Oui, on devinait ici une certaine différence avec les formes habituelles du rayonnement… Mais nous n’avions tout de même pas réussi à trouver de description détaillée ni d’images de film en couleurs de la partie principale de la « transmission ». Nous étions depuis longtemps habitués à l’aurore boréale et il n’était venu à l’esprit de personne de la filmer sans cesse, durant deux ou trois ans. Nous ne découvrîmes que quelques images où se retrouvaient par hasard les signaux de l’«appel ». Il s’agissait de la bande d’un vieux ciné-journal qui avait reproduit un combat naval dans la nuit polaire. Il était difficile de discerner les signaux d’appel du cosmos à travers les déflagrations aveuglantes des tirs et les traits ardents des obus traçants…

* * *

Maintenant, alors que j’écris ces lignes, l’air tremble du bruit des moteurs. Un nouveau groupe de vintolets (aéronefs de grande vitesse, NdT) est arrivé à la station « Pôle Nord ». Si l’hypothèse est exacte, dans dix-sept jours nous verrons un rayonnement de « signaux ».  Des observations seront faites aux pôles de la Terre, de Mars, de Vénus. Nous travaillons jours et nuits comme travaillait auparavant sans trêve ni repos l’antenne derrière ma fenêtre.

Ces lumières se sont allumées peut-être durant des millions d’années. Elles ont éclairé une Terre déserte, ont donné de la lumière à l’homme des cavernes. Elles luisaient le jour où, à Rome, sur la place du champs des fleurs, on menait Giordano Bruno à l’exécution…

Encore et encore, les signaux stellaires s’allumaient au-dessus de la Terre. Le feu aveuglant de la guerre les couvrait, les yeux insensibles des gens noyés dans leurs soucis les regardaient mais ceux qui envoyaient ces signaux étaient patients. Ils savaient que viendrait le temps où ils seraient aperçus. Ce temps est arrivé !

Nous entendrons les voix de ceux qui volent à travers l’Univers…

Sergueï Loukianenko – Une interview (2009)

Grâce à la complicité de Christine Zeytounian-Beloüs, nous avons pu réaliser une petite interview de Sergueï Loukianenko, qui a bien voulu répondre, non sans humour, à nos questions.

Note: nous avons ajouté entre parenthèse les éditeurs des des jeux vidéo mentionnés.

Quelles ont été vos sources d’inspiration pour cette série? Quels auteurs ont pu vous influencer?

Mon idée principale était d’écrire un roman de Fantasy dans la réalité actuelle, afin que les magiciens puissent utiliser des téléphones portables et les loups-garous conduire des voitures. :) Cette idée était probablement dans l’air du temps car ces dernières années, le genre « Fantasy urbaine » est devenu très populaire tant en Russie que dans d’autres pays.
Parmi les auteurs dont l’influence sur les Sentinelles est quelque peu manifeste, je mentionnerais les frères Strougatski (et plus précisément leur vieux récit des années 1960, Le Lundi commence le samedi où l’on peut voir le travail d’un Institut scientifique d’étude de la magie en URSS) et Stephen King qui dans son oeuvre fait entrer sans hésiter la magie et la mystique dans la réalité.

Comment expliquer l’immense succès que ces romans ont obtenus, tant en Russie qu’ailleurs?

Cette question est très difficile. :) Certes, les films tournés en Russie ont joué un grand rôle dans la publicité du livre. L’intérêt des éditeurs étrangers est apparu aussi après l’adaptation à l’écran du roman. Mais une adaptation, même réussie, ne peut pas toujours éveiller l’intérêt pour l’auteur et pour son livre. Les lecteurs ont peut-être aimé l’idée principale des Sentinelles, à savoir non pas simplement une opposition entre le Bien et le Mal mais aussi un essai de comprendre jusqu’à quel point le Bien peut aller sans se transformer en Mal, et si le Mal peut créer le Bien. L’idée du dualisme entre le Mal et le Bien n’est pas neuve mais elle perturbe toujours autant les gens.

Vous parlez souvent de chanteurs ou de groupes musicaux dans ces romans. Est-ce pour vous une façon d’illustrer le récit, ou simplement une manière d’indiquer vos goûts personnels?

Les deux. J’écris souvent des livres en écoutant de la musique, et si je découvre qu’une chanson est en harmonie avec les pensées qui sont dans le livre, je l’incorpore au texte. Il en résulte une sorte de liaison interne entre la musique et la littérature. Avec le temps, j’ai fais la connaissance de beaucoup de musiciens dont j’ai utilisé les chansons. Je suis charmé de ce fait qu’ils lisent mes livres.

Dans le troisième volume des Sentinelles, vous désarmez, en quelque sorte, les critiques qui pourraient vous reprocher d’utiliser un univers de jeux vidéo (avec ces mages de différents niveaux), en imaginant justement un influence de ces jeux sur la sociétés des Autres. Etes-vous vous-même un joueur? Si oui, quels sont vos jeux favoris?

Oui, j’aime les jeux vidéo. Je préfère les RPG (Role-playing games). On a aussi créé, actuellement, quelques jeux d’après mes livres: Les Sentinelles de la nuit (Novyï Disk / Nival Interactive), Les Sentinelles du jour (Novyï Disk / Nival Interactive / Targem), Ce n’est pas le temps des dragons (1C / Arise / KranX Productions). Donc, même si les jeux prennent beaucoup de temps, ils incitent parfois à la création… et puis, les livres à leur tour deviennent une base pour les jeux. Il y a en cela une certaine ironie de notre époque.

Pensez-vous vraiment que, comme le disait Ivan Efremov au début des années 1970, « c’est sur la Terre qu’on a à vivre »? La conclusion du troisième volume des Sentinelles est très pessimiste à ce sujet…

Je suis bien persuadé que l’humanité doit se développer et conquérir de l’espace. Tôt ou tard, cela deviendra la condition de notre survie, et donc cela vaut la peine de commencer un peu plus tôt. Mais actuellement, l’astronautique est devenue malheureusement peu intéressante pour les pays leaders, son importance est plutôt appliquée. Ca n’est pas mal… mais je voudrais bien voir une expédition vers Mars ou une vraie conquête de la Lune… Ça fait déjà plus de cent ans que l’homme rêve de la conquête de l’espace, et ce n’est probablement pas par hasard. Je veux bien croire que nous ne « partirons pas vers des mondes virtuels », que nous ne resterons pas pour toujours sur la Terre, mais que nous tâcherons de devenir les habitants de l’Univers.

Que pouvez-vous nous dire sur la Russie actuelle?

La Russie est mon pays, je l’aime bien et je m’inquiète pour son destin. Je suis heureux de nos succès et les échecs me tourmentent. Actuellement, la Russie n’est pas dans la pire des situations mais elle est loin d’être dans la meilleure des situations de sa nouvelle histoire. Je pense que les années qui viennent montreront définitivement si nous réussirons à casser les tendances négatives et faire de notre pays un État fort, respecté et où la vie sera agréable… ou alors cela voudrait dire que l’expérience communiste du XXe siècle et la chute de l’URSS qui l’a suivie ont eu des conséquences trop catastrophiques pour notre peuple. Je suis optimiste, malgré tout… bien qu’il soit toujours très difficile d’être optimiste en Russie.

A quel projet travaillez-vous en ce moment?

Je viens de terminer le roman intitulé L’Empoté. A mon avis c’est une bonne histoire, intéressante et drôle, qui a lieu dans le monde du conte, de la Fantasy. Il me semble que ce sera intéressant pour les lecteurs du monde entier. J’espère qu’elle paraîtra tôt ou tard en France. Je ne voudrais pas rester pour le lecteur français seulement l’auteur des Sentinelles.
Le nouveau livre que je vais maintenant écrire s’appelle Le Chasseur de visions. C’est une histoire sur le Pays des Rêves, sur les gens qui peuvent s’y rendre… et y rester.  Cependant, jusqu’à ce que j’aie écris trois ou quatre chapitres, je ne suis jamais sûr de ne pas être obligé de laisser un livre en sommeil.  Il est possible qu’un autre sujet m’intéressera  – et le Pays des Rêves sera obligé d’attendre. :)

Henry Lion Oldie – À propos de La Voie de l’épée (interview 2008)

Russkaya Fantastika: Vous faites référence, tout au long du récit, à de grands textes épiques du monde entier (le Kalevipoeg, les récits sur Gesser Khan, ceux sur Niourgoun Boôtour le Yakoute, le Mahabharata, pour ne prendre que quelques exemples). En dehors du fait que cela trahit une grande culture, est-ce que cette littérature épique constitue pour vous une véritable passion?

Henry Lion Oldie: Depuis notre jeune âge, nous nous passionnons pour la poésie épique de différents peuples. Durant des années, nous avons assemblé chez nous une collection importante de livres. Ce sont des dizaines de volumes comprenant entre autres le Mahabharata indien, le Gouroulitadjik, des sagas scandinaves et islandaises, le Shah-nameh de Firdousi, le Kalevala, la Bibliothèque d’Apollodore, le Chant des Nibelungen, le Gesserbouriate, le kazakh Manas; les légendes du Japon, de Chine, de Géorgie, d’Afrique… En effet, la poésie épique, en dehors de donner des notions sur un peuple, pose carrément un ensemble de questions biens intéressantes – historiques, philosophiques, sociales, religieuses, sacrales, métaphysiques.

A l’époque, nous avons écris un roman épique, L’oppresseur bleu-sombre des créatures, Черный Баламут (traduction exacte du nom sanscrit de Krishna Janardana) dont la base était la grandiose poésie épique qu’est le Mahabharata. En utilisant ce texte de l’Inde ancienne nous avons soulevé une série de problèmes actuels, et à notre avis épineux, sur ce qui est tout naturel: la ruine des empires, les degrés de liberté dans une société structurée, les relations entre l’Amour, la Loi et l’Intérêt… Nous avons aussi écrit un Cycle achéen qui comprend les romans Il ne doit exister qu’un seul héros (Герой должен быть один) et Ulysse, fils de Laërte (Одиссей, сын Лаэрта) qui embrassent la réalité de la Grèce ancienne depuis la naissance d’Héracles jusqu’au retour d’Ulysse dans son foyer.

Il y a aussi dans d’autres de nos livres des passages avec des allusions épiques.

RF: Le motif de la main coupée remplacée par une prothèse métallique, et celui des armes dotées d’âme se retrouve chez les Celtes, en Irlande ancienne. Pourtant, ce sont deux motifs qui ont aussi été employés par un autre grand auteur de Fantasy, Michael Moorcock. Laquelle de ces deux sources est à l’origine de La Voie de l’épée?

HLO: En effet, le motif des armes qui sont douées de volonté et de raison s’observe dans les légendes de plusieurs peuples: non seulement chez les Celtes et les Irlandais mentionnés par vous mais aussi chez les Arabes, les Japonais, les Germains… Depuis des siècles, il était d’usage de donner des noms propres aux épées remarquables et on traitait vraiment ces armes comme des êtres humains.

En effet, ce paradoxe – l’animation et l’esthétisme des armes, malgré leur prédestination à verser le sang – nous a amenés à l’idée d’une utopie féodale, d’un monde où toutes les armes sont animées et douées de raison. De plus, ces armes considéreraient les gens comme leurs suppléments déraisonnables. Cela ne serait pas une « dérogation » mais une civilisation entière d’armes blanches qui n’accepterait pas de violence.

Cela nous a permit de parler avec le lecteur de l’agression comme partie intégrante de la mentalité de l’homme, et des moyens de son élimination ou de son domptage; ou encore de sa transformation en force créatrice, en art. C’est en effet notamment de cela que s’occupent tous les véritables arts de combat – auxquels, à propos, nous avons consacré trente années de notre vie, et dont nous continuons de nous occuper encore maintenant. Nous voulions écrire un livre sur le métier et l’art, sur le conflit des cultures et les valeurs de la vie…

Mais sur le sujet de la main artificielle « vivante », nous étions plutôt influencés par le récit de Jean Ray, La Main de Goetz von Berlichingen, qui nous avions lu durant notre jeunesse précoce dans un des recueils de l’imaginaire. Il y avait un tel chevalier avec une main de fer animée…

RF: Le monde de Kabir, est-ce un monde parallèle au notre, ou bien une métaphore du notre?

HLO: Il s’agit plutôt de notre monde avec une histoire et une géographie alternatives. Regardez la carte de l’Europe et l’Asie réelles, « rétrécissez »-la une fois à une et demi, focalisez autour d’un centre se trouvant approximativement sur le territoire de l’Iran. Et maintenant repartez en arrière de quelques siècles. Modifiez une série de noms géographiques, échangez-les contre d’autres (mais apparenté du point de vue étymologique et linguistique. Ajoutez un élément fantastique : l’existence parallèle de deux civilisations – celle des gens et celle des armes blanches raisonnables. Finalement vous obtiendrez le monde de Kabir. Kabir elle-même est Khoresm; Meilan est la Chine et Shoulma, la Mongolie. Et cetera.

RF: Le polémiste chrétien du 5e siècle Salvien (Salvianus) disait que les Barbares étaient un bienfait pour l’Empire romain, trop sûr de lui-même et surtout aux moeurs trop perverties. Il écrivait même: « les méchants croient voir un bien dans le mal qu’ils font ». Est-ce ce genre de pensée qui vous a animés dans l’élaboration des rapports entre Shoulma la sauvage et Kabir la civilisée?

HLO: L’idée est proche, mais dans notre livre l’affaire ne se passe pas tout à fait ainsi. En effet, ça n’est pas Shoulma la sauvage qui est venu à Kabir la civilisée. Si se vous vous rappelez, une certaine femme est venue à Shoulma de Kabir. Elle et son épée ont réussi à outrepasser en eux-même l’interdiction de tuer vieille de plusieurs siècles. Au final, en surpassant les Shoulmouces en affaires militaires et n’étant pas lié par l’interdiction de tuer, cette paire fut mise à la tête des hordes nomades, jusqu’à aller les conduire à la conquête de Kabir. Ce ne sont pas ces barbares-nomades qui ont attaqué Kabir. Ils y étaient poussés par des personnes originaires de Kabir. Avec pour but de ranimer à Kabir le savoir-faire oublié de l’usage primordial des armes – c’est-à-dire tuer. Ainsi, on a voulu, par la force, « combler » Kabir « de bienfaits ». Naturellement, rien de bon n’est sorti de cela. Au total les habitants de Kabir ont appris à tuer, en effet, mais cela a mis fin à l’utopie féodale. A la fin du roman, l’équilibre du monde est détruit par la poudre et l’arme à feu – créés là encore à Kabir. Qui est venu à qui est une encore grande question. Il nous arrive souvent, à nous-mêmes, de poser une mine sous nos murs personnels.

RF: A partir de quel moment peut-on considérer qu’une action est violente ou bien très dure ?

HLO: Il y a un proverbe, semble-t-il français qui dit : « Ma liberté d’agiter les poings s’achève auprès du bout de votre nez ». C’est littéralement la réponse à votre question. Quand elles sont issues d’une volonté agressive seulement extérieurement les actions n’apportent à quelqu’un aucun dommage réel – physique, psychique, patrimonial, social. Mais dès que cette limite est franchie commence la violence. Au final, la partie éprouvée reçoit un droit moral et juridique à la résistance. Cela se rapporte aux gens distincts, aussi aux États tout entiers. Mais d’autre part, il s’agit-là d’une spirale sans fin, et l’humanité balance tout le temps à la frontière de l’accident. La cruauté sans violence est impossible. Peut-être, la cruauté est-elle une forme intrinsèque de la violence. Ca n’est pas pour rien si dans la langue russe ce mot a la même racine que le mot « rigidité ».

RF: Quelle est votre opinion sur la peine de mort? De même, est-ce qu’une menace de guerre peut apporter un bienfait?

HLO: Quand nous regardons à la télé le passage en justice d’un maniaque, d’un assassin en série qui a ôté la vie à plusieurs personnes – parfois on peut regretter que la peine de mort ait été supprimée chez nous et dans plusieurs autres pays. Mais nous comprenons que c’est là une réaction purement émotionnelle. En effet, il y a des erreurs judiciaires. S’il se révèle au final que la personne était innocente, si elle a été condamnée à une peine de longue durée ou à la réclusion à perpétuité, on peut la remettre en liberté et restaurer la justice. Mais si elle est mise à mort, tu ne pourras plus la ramener à la vie. C’est pourquoi, en général, nous trouvons que la suppression de la peine de mort est une décision juste. La réclusion à vie, sans droit de la révision de l’arrêt, est une punition assez sévère pour les monstres.

Au sujet du profit qu’on peut tirer d’une menace de guerre… De cette menace le profit peut arriver. De la guerre elle-même, c’est peu probable. Oui, dans quelque situation concrète locale, la compréhension de ce que la partie adverse peut entamer des hostilités à grande échelle, est un facteur de modération. Mais dans l’ensemble, à l’échelle mondiale et historique, la menace de guerre, à notre avis, influence négativement les relations entre les pays, la confiance entre les gens, le climat psychologique global sur la planète. On tire beaucoup plus de dommages d’une menace de la guerre que de profit.

Henry Lion Oldie – Nous sommes le théâtre (interview 2008)

Le site russe Mir Fantastiki a publié il y a quelques jours une copieuse interview des deux membres du duo constituant Henry Lion Oldie, à savoir Dmitri Gromov et Oleg Ladyjenski, résident actuellement à Kharkiv (ancienne Kharkov, Ukraine).

Nous reproduisons cette interview (avec autorisation), en préliminaire de notre critique à venir de la trilogie de la Voie de l’Épée, chez Keruss, et d’une autre interview spécifiquement consacrée à cette oeuvre, que nous réaliserons dans les semaines à venir. Vous pouvez donc dès maintenant faire un peu plus connaissance avec leur univers singulier. Traduction précédemment parue sur Russkaya Fantastika.

« Nous sommes le théâtre »

Conversation avec Henry Lion Oldie

« Etre présent dans ses livres »

Mir Fantastiki – Bonjour Dmitri et Oleg. En cette époque de prédominance de la lecture facile, vous écrivez des oeuvres dont la compréhension n’est pas aisée. A quoi cela est-il lié?

Henry Lion Oldie – Nous écrivons les livres que nous voudrions lire nous-mêmes et, soit dit sans offenser personne, en nous choisissant nous-même comme repère. Il en résulte un rythme, une structure, une problématique, un système d’images: cela nous plait, nous pensons et sentons ainsi. Nous sommes très contents qu’il se trouve que beaucoup de gens pensent et sentent de la même manière. Il faut respecter le lecteur – il le mérite. Il faut le réjouir à l’aide d’une polyphonie sans lui refiler « une chanson de malfaiteurs » en lieu et place d’une symphonie.

MF – Presque tous vos romans, récits, nouvelles sont pleins d’idées, de philosophie…

HLO – Raconter simplement une histoire ne nous intéresse pas. Une histoire est un moyen de dire quelque chose de plus, ce qui tourmente et ne trouve pas d’autre issue. Entre les lignes, sous le texte et au-dessus de lui, il doit exister quelque chose qui représente la cause de la création d’une oeuvre. Ce que vous nommez « philosophie » est la position de l’auteur, ses réflexions, sa manière de voir le monde, ses propres déductions. S’il n’y a pas de tout cela, l’auteur est alors absent de son livre. C’est un fast-food à la sauvette.
Quant à nous, nous voulons être présents dans nos livres: saluer le lecteur, discuter avec lui, partager son opinion, échanger des idées et des sentiments. Il ne faut parler à haute voix, en public que quand il y a quelque chose à dire et quand il y a quelqu’un qui veut écouter, sinon il vaut mieux de garder le silence. C’est cela, notre philosophie – littéralement « amour de la sagesse ».

MF – Un autre caractère distinctif de vos livres est l’abondance de la poésie. Cependant, dans certains milieux, les épigraphes et les interpolations en vers sont considérées comme une béquille littéraire. Vous ne partagez probablement pas cette opinion?

HLO – Une béquille? Vous appelez ça une béquille. Mais avec ce genre du support on peut courir beaucoup plus vite et plus loin que n’importe quel snob des « milieux littéraires » mentionnés. La poésie est une manière particulière de voir le monde: concentration maximale des images, ressort du rythme, mélodie du coeur. Nous ne remarquons pas quand nous passons de la prose à la poésie. La poésie est la plus inutile chose au monde à en juger du point de vue de l’esprit utilitaire quotidien, et c’est pourquoi c’est la plus grandiose.

MF – Vos livres intriguent déjà par leurs titres. Qu’est-ce qui apparaît en premier: le titre ou l’oeuvre lui-même?

HLO – Ça dépend. Parfois, un titre apparaît dès le début du travail, mais parfois, à la fin même. Nous n’avons pas un seul stéréotype. Bien que nous cherchons pendant longtemps avant de comprendre: le titre de ce livre doit être comme ça et pas autrement. En tout cas, nous n’avons jamais été d’accord pour changer les titres de nos livre sous la pression des éditeurs ou des collègues.

MF – Dans vos livres vous soulevez souvent un sujet qu’on peut caractériser comme « la magie quitte le monde » (Tirmen; Mag v zakone – Le magicien légal; Bogadelnia – Asile; Tcherny balamout – Le trublion noir). Pourquoi ce phénomène est-il si intéressant pour vous?

HLO – Il ne s’agit pas de la magie. C’est la création, la source créatrice qui s’en va, laissant la place à la communication mécanique de l’information (Mag v zakone). La mort, en tant que revers imprescriptible de la vie, disparaît, et la vie quotidienne se retrouve déséquilibrée d’une manière capitale et assez dangereuse (Tirmen). La structure habituelle du monde, le système de lois qui font la réalité s’en vont et le nouveau monde avec de nouvelles lois ne devra pas obligatoirement plaire  à ses habitants (Tcherny balamout). Une structure bien logique en apparence, crée sur un fondement si discutable comme « une larme d’un enfant » (Bogadelnia) s’écroule. Etc.
Nous écrivons presque toujours sur « l’époque de changements » parce que le caractère statique n’inspire pas. Et le vrai visage des héros se révèle lors des changements, d’un conflit précis, c’est comme un papier de tournesol. Le mot « magie » n’est pas tout à fait bien placé – âme, source créatrice, étincelle… Si l’âme quitte le corps mais que le corps continue à vivre – à quoi sert ce vampire?

MF – Est-ce qu’il est possible d’après vous, qu’un jour, l’avenir décrit par vous dans le space opera Oekoumène devienne réalité?

HLO – Pourquoi pensez-vous que c’est l’avenir qui a été décris dans « Oekoumène » (il n’y a pas de version française de ce livre, NdT)? Il n’y a rien de tel. Toute cette oeuvre s’est bâtie sur notre notion de l’« Univers alternatif ». Déjà, à l’époque où nous écrivions le cycle d’Achaïe, nous avons mis en usage pour nous les notions de Nomos et de Cosmos. Le Nomos est un monde habité, une civilisation; parfois un monde privé ou une patrie. Le Nomos des Grecs anciens, leur  Oekoumène se présente ainsi: à l’ouest se trouve l’Océan, au Sud, l’Ethiopie, au Nord, les Hyperboréens. La Chine est totalement absente du Nomos d’un Grec! La Chine ne faisait pas partie de son « monde ». Il ne peut même pas être question de l’Amérique. Dans le Nomos de l’Egypte ancienne, il n’y avait pas d’Antarctique. Dans le Nomos des Chinois il n’y avait pas d’Irlande! Alors, nous avons eu une idée: que pourrait-il arriver si les Nomos ne se réunissaient pas en notre monde mais au contraire, se dissipaient dans tous les sens en formant des planètes/mondes différents. C’est ainsi que le cosmos de l’Oekoumène est apparu. Nous sommes étonnés des critiques qui disent que c’est l’avenir de l’humanité… De quelle humanité?  La Terre n’y est pas prévue. Cela a été écrit clair et net dans tout le roman : « Aucune Terre n’a jamais existé. C’est un mythe! ». La Terre n’est mentionnée que comme le berceau mythique possible de toutes les nations.
Autre chose: il n’y a qu’une partie des idées évolutionnistes, par exemple celles que nous avons énoncées dans Oekoumène,  qui peuvent se réaliser un jour: l’énergétique biologique, l’humanité sous forme d’ondes – c’est possible et même désirable.

MF – Vous écrivez souvent sur l’évolution de l’homme vers une nouvelle qualité. Pensez-vous qu’à force de développement et de perfectionnement des technologies informatiques cette transition s’est rapprochée?

HLO – On parle déjà d’un ordinateur qui aura pour une base un code génétique humain. Dans ce cas-là, le système biologique qui s’appelle « gens » peut changer à un point qu’on ne peut même pas imaginer. On a déjà parlé tout à l’heure de la variante de l’évolution de l’humanité sous forme d’ondes, qui prévoit le renoncement aux corps albumineux…
Mais même si le corps obtient le préfixe « super », que faire avec la mentalité? Avec l’âme? Ici l’ordinateur ne pourra pas aider. Et cela fait peur d’imaginer un « super-homme » qui pense par catégories schémas: bouffer, s’accoupler, régner sur ceux qui sont plus faibles, s’emparer du pouvoir… Dans ce cas-là, le « super-homme » se transforme automatiquement en un monstre. C’est cette question qui nous trouble toujours: comment rester un homme alors qu’on te met une bombe atomique dans chaque main, qu’on t’insère une aile à réaction dans les lombaires et des viseurs laser à la place des yeux?

« L’éternel est bien semblable dans tous les siècles »

MF – Qui, d’après vous, est le meilleur écrivain de romans d’anticipation? Pourquoi?

HLO – Nous, cela va sans dire. C’est comme ça. Et est-ce qu’il y a une autre réponse à une question pareille?

MF – Comment considérez-vous le fantastique actuel?

HLO – Comme n’importe quel courant, il se divise en deux-trois sous-genres principaux. Un grand pivot de la littérature de masse qui satisfait la demande et remplit les espérances: si on veut des elfes – il y aura des elfes, si on veut un vaisseau spatial – il y aura un vaisseau spatial, si on veut une aiguille dans l’oeuf de Kochtchei – il y aura une grande aiguille dure (Allusion à Kochtcheï l’Immortel, personnage maléfique des contes populaires russes, dont l’âme se trouve à l’extérieur de son corps, souvent dans un oeuf – NdT). Par dessus ça, deux affluents: l’avant-garde marginale – provocante, épatante, parfois irritante comme toute forge où l’on fabrique les procédés de l’avenir; et la tradition littéraire au meilleur sens du mot, où le fantastique sert tout d’abord de méthode, de moyen de vision originale du monde faisant ressortir la problématique du texte, cassant les stéréotypes des lecteurs et des auteurs.
C’est comme dans un conte: un tsar avait trois fils…

MF – Comment considérez-vous les tentatives de certains écrivains d’achever des livres des grands maîtres? Par exemple, le Cycle des Princes d’Ambre de Roger Zelazny « prolongé » par deux trilogies de prélude écrites par John Gregory Betancourt.

HLO – Malheureusement, nous connaissons pas de cas où ce genre d’achèvement ou de suite (préquelle, séquelle, etc.) s’est approché même un petit peu du niveau d’un texte initial. On comprend bien le désir de finir un roman inachevé d’un maître. On comprend aussi le désir de prendre part au monde littéraire d’un grand prédécesseur. Mais les résultats déçoivent.

MF – Et des oeuvres d’amateurs « inspirées par »? Comment prenez-vous les « fanfics » et les parodies de vos livres?

HLO – Si c’est drôle – on rit. Si un texte est bien écris, on sort la personne qui l’a écrit de la catégorie de « fanfics » et on l’applaudit. S’il n’y a que des coups d’épingles et des révérences à notre adresse – on hausse les épaules.
En général, tout commence par des parodies et des pastiches. Nous ne sommes pas une exception. Mais tôt ou tard, l’enfant n’est plus au berceau. C’est bien si la passion pour les « fanfics » reste un hobby agréable, mais il voudrait que ça soit un terrain de départ pour quelque chose plus grand et plus indépendant.

MF – L’apparition d’Internet est-elle un fait positif ou négatif pour votre oeuvre?

HLO – C’est un fait positif du fait que c’est un nouvel instrument utile: il est plus facile de communiquer avec un éditeur, d’obtenir l’esquisse d’une couverture de la part d’un dessinateur et proposer des modifications. On peut aussi trouver rapidement une information nécessaire pour le travail lorsqu’on n’a pas d’ouvrage de référence sous le coude.
Autre chose: il faut être fort et avoir des nerfs solides pour subir l’effervescence régulière des forums et des boîtes e-mail: « Il est au bout du rouleau! Il ne fait que du gâchis! C’est de la bibine… ». Faut-il donner raison  au lecteur ou pas? Mais la plupart des propos se caractérisent par l’absence de tact (et d’orthographe aussi), et l’écrivain a une nature fine, créatrice: son coeur fait souvent les siennes. Et voilà donc, on se rappelle, en prenant un petit verre de valocardine (un vaso-dilatateur, NdT) la phrase suivante: « Reçois avec la même indifférence l’éloge et la calomnie… » (phrase du poème de Pouchkine, Monument, NdT). Vous connaissez la suite…

MF – Comment en Ukraine prend-on ce fait que vous écrivez en russe? Est-ce que vous avez essayé d’écrire en ukrainien?

HLO – On le prend normalement. On lit nos livres et en demande encore. Les marginaux-nationalistes ne comptent pas. On édite souvent nos livres en ukrainien: sept livres ont déjà parus et on en prépare encore. Nous révisons les traductions nous-mêmes, nous connaissons bien l’ukrainien, nous sommes bilingues tous les deux. Pour les éditions en ukrainien, Oleg Ladyjenski traduit souvent ses vers lui-même, pour éviter tout problème.

MF – Est-ce que la création d’oeuvres littéraires doit être une profession ou faut-il gagner de l’argent par un autre moyen?

HLO – C’est à chacun de décider lui-même. Le mot « doit » est inadmissible. La littérature ne doit rien à personne, même à ses créateurs. Dans les années 1990, malgré que pendant six ans aucun de nos livres ne soit paru, nous avons décidé de faire de la création d’oeuvres littéraires notre profession. A l’époque, nous n’avions pas d’argent mais d’un ‘autre côté, si nous travaillions quelque part en dehors de la littérature, nous ne pouvions pas trouver assez de temps pour travailler à nos livres. En définitive, cela à marché. Mais le coup d’épée aurait pu être dans l’eau.
C’est bien si tu as une propriété et que tes paysans te versent une redevance. Alors, tu peux consacrer tout tes loisirs à un hobby littéraire. Mais quand tu rentres à la maison après un déchargement de wagons ou après un travail de dix heures dans un bureau, il est très difficile de retourner au livre sur lequel tu as commencé à travailler. Cependant, nous n’oserons pas donner de conseils à un écrivain débutant.

MF – Est-ce que notre réalité ressemble au fantastique des 18-19 siècles?

HLO – Qu’est-ce que ça veut dire – « ressemble »? Le critique Chasles (critique et historien de la littérature anglaise, 1798-1873 – NdT) a désigné La Peau de chagrin de Balzac en utilisant l’expression de « fantastique de notre époque». Dostoevski considérait « La dame de pique » de Pouchkine comme un fantastique excellent. Walter Scott écrivait: « A quoi nous pouvons nous résigner, tout au plus, quand il s’agit du fantastique? C’est sa forme qui éveille chez nous des idées agréables et attrayantes ». Sir Walter parlait plus ou moins de Hoffmann.
Si on analyse tout ce fantastique, alors, ni la vieille comtesse, ni le morceau de peau qui accomplit les désirs, ni le vase d’or, n’existent dans notre réalité. Mais d’un autre point de vue, la passion du jeu, et surtout, du gain à tout prix, le désir de réaliser un rêve, le rêve d’un artefact qui répond à des demandes – cela n’est-il pas éternel? Et voilà ce qu’il advient lorsqu’on parle de la présence d’Internet alors il n’y a rien de commun. Mais si on parle d’éternel – tout est semblable dans tous les siècles…

MF – Et comment voyez-vous l’avenir dans 100 ans?

HLO – Nous tâchons bien de vivre dans le présent sans essayer de faire d’avance des pronostics pour demain. En effet, c’est un grand problème: beaucoup de gens vivent dans le passé ou dans le futur, et ont ainsi plein de problèmes superflus dans le présent. C’est pourquoi dispensez-nous de cela, quand l’avenir viendra, alors, on verra.

« La création collective est une chose habituelle »

MF – Utilisez-vous un ensemble de règles en travaillant en tandem?

HLO – Nous avons trois règles:
– Ecrire ce que nous voulons et comme nous le voulons.
– Ne pas avoir honte de ce que nous avons écris.
– Ne jamais signer un contrat si un livre n’est pas fini.

MF – Quelles qualités doivent posséder les coauteurs?

HLO – La douceur et la rudesse – toute chose à son temps. La compréhension que le but est plus important que les ambitions, le sens des particularités d’un texte de l’autre, le savoir-faire de nourrir le feu, l’assiduité même si ça semble banal, et du talent, bien sur.

MF – Pour pouvoir vous voir il vous suffit de monter ou descendre l’escalier. Comment cela s’est passé?

HLO – Il y a huit ans, nous habitions dans des quartiers différents de la ville et nous avons décidé de changer d’appartement pour vivre dans le même bâtiment. Voilà comment ça s’est passé. Pour que le rêve se réalise, il faut beaucoup y travailler, c’est bien connu.

MF – Comment peut-on caractériser vos relations?

HLO – Dites-le nous vous-même: comment deux personnes doivent se traiter l’un-l’autre quand dès le plus jeune âge, elles jouent ensemble dans un théâtre, font du karaté, écrivent ensemble des livres, se partagent des honoraires sans scandales, habitent dans un (le) même bâtiment et avec tout cela, ont toujours envie de se voir?

MF – A quel point la création collective est-elle d’actualité maintenant?

HLO – Si on jette un coup d’oeil sur l’histoire de l’humanité, la création n’est pas d’actualité. Dieu a crée l’homme à son image – en ce sens que le Créateur a crée le créateur. Et une grande majorité de la population de la Terre se passe bien de la création, de cette image, tant individuellement que collectivement.
C’est une autre chose dans l’art: la création collective est une chose habituelle. Le théâtre: troupe, metteur en scène, dramaturge, dessinateur… L’orchestre symphonique ou, au moins, le quatuor d’instruments à cordes. Le cinéma: beaucoup de gens prennent part dans la création d’un film. Dans la littérature, à vrai dire, c’est plus complexe: l’individualisme est plus fort mais il y a aussi pas mal de duos, par exemple Ilf et Petrov, les frères Strougatski…
Il nous semble que le nombre de personnes qui travaillent à une oeuvre n’est pas le plus important. C’est le résultat qui l’est.

MF – Allez-vous publier des livres sous votre vrai nom?

HLO – Mais, comme qui dirait, nous nous ne cachons pas non plus, maintenant. Le nombre de lecteurs qui savent qui sont les Oldie dépassent de beaucoup celui de ceux qui ne nous connaissent pas. Ça fait déjà depuis longtemps que sur le dos des couvertures de nos livres se trouve la photo de Gromov et de Ladyjenski avec une petite information. On regarde et on comprend tout de suite – on les connaît. De plus, des annotations contiennent souvent les vrais noms.
Mais enlever complètement le nom de plume – ça ne sert à rien. Nous nous sommes tellement habitués à lui qu’il est devenu notre deuxième peau; et le lecteur lui-même s’y est tout autant habitué que nous. Henry Lion Oldie n’est pas la simple somme de deux personnes: Gromov et Ladyjenski, c’est aussi une troisième qualité particulière et il serait injuste de la perdre.
D’ailleurs, nous avons publié des livres écris en solo, sous nos vrais noms: un recueil de récits et de nouvelles de Gromov, Pout prokliatykh (La voie des maudits) et un recueil poétique de Ladyjenski, Most nad okeanom (Le pont au-dessus de l’Océan). Et actuellement aussi, nous pensons déjà à commencer la création d’une série particulière de nos livres où, au lieu du pseudonyme seront placés nos noms réels. Pourquoi pas? La « campagne des Cents Fleurs »: il y aura des séries avec les Oldie, il y aura d’autres séries où apparaîtrons Gromov et Ladyjenski.
Le principal est que les livres puissent trouver leurs lecteurs. Le reste n’est pas important.

MF – Une dernière question. Comment pouvez-vous vous caractériser? Etes-vous acteurs, spectateurs, metteurs en scène?..

HLO – Nous somme le Théâtre. Qui commence par le vestiaire (proverbe pour les spectateurs en Russie –  NdT).

Boris Strougatski – Avec qui êtes-vous, maîtres de la culture (interview 2008)

Avec qui êtes vous, maîtres de la culture ?

(paroles de Maxime Gorki – NdT)

Boris Strougatski

Le patriote ne mutile pas sa conscience

Le 27 octobre dernier [2008], Boris Strougatski a accordé un entretien au magasine de Saint-Pétersbourg Delo (Affaire). Il s’exprime longuement sur la situation actuelle de la Russie.

Propos recueillis par Nikolaï Koudine, traduits et publiés ici avec l’autorisation de la rédaction (www.idelo.ru). Cette traduction a été publiée initialement sur Russkaya Fantastika.

Delo – La communauté culturelle russe se présente  de plus en plus  souvent scindée non par des principes de style ou de genre mais par des principes idéologiques. A quoi cela peut-il être lié, à votre avis ? Est-il vrai qu’en Russie, l’écrivain signifie plus que le littéraire et a une responsabilité devant la société qui déborde le cadre d’un texte lui-même?

Boris Strougatski – Cet état de choses spécifique (« le poète est plus que le poète ») apparaît quand il existe une opposition réelle au pouvoir. Et puisque en Russie, l’opposition au pouvoir (cachée en règle générale) existe traditionnellement toujours, le littéraire (s’il pense, en général, à ces sujets), même sans le savoir, se retrouve responsable devant la société. D’ailleurs, cela ne le fera pas écrire mieux…

En ce qui concerne le schisme de la société culturelle, il a toujours existé : « adeptes de l’eurocentrisme », « slavophiles », « partisans de l’idéologie officielle ».  Ce schisme n’avait aucun rapport  à l’« activité civique ». C’était une sorte d’« état constant des esprits » dont je ne prends pas sur moi d’expliquer l’origine.  Il y avait  aussi des adeptes de « l’art pour l’art » mais ils étaient toujours rares.

D. – Et de ce fait, comment considérez-vous l’appel des fondateurs et des participants du fonds régional et public de contribution culturelle « Monde du Caucase », adressé aux hommes de culture, où il était dit que « la guerre régionale déchaînée par le régime fantoche de Mikheil Saakachvili contre les habitants de l’Ossetie du Sud n’est rien d’autre que le début de la guerre non annoncée que l’Amérique et leurs alliés européens ont déchaîné contre la Russie » et que la Géorgie « sert d’arme entre les mains du nouvel « empire du mal » » ?

BS. – Cela a sans aucun doute l’air d’une récidive des traditions les plus pourries et les plus viles des temps soviétiques. Quels que soient les motifs qui guident  ceux qui ont signé cet appel, on le perçoit comme un acte de servilité. En même temps, je peux admettre que certains signataires de cet appel énonçaient leur opinion tout à fait  sincèrement mais le problème est que cela a l’air d’une expression bien connue : « Il est facile et agréable de dire la vérité en face de son souverain ! » Il me semble que dans des situations pareilles, l’artiste doit se guider non sur l’utilité politique et non même sur ses convictions politiques mais seulement sur le bon sens et la charité.

D. – Qu’est-ce que vous pensez de l’affirmation qu’un vrai patriote, malgré ses propres réflexions, doit soutenir sa Patrie en cas de la guerre sans prendre en considération si cette guerre est juste ou non ?

BS. – Un vrai patriote (et toute personne en général) doit agir – toujours ! – de telle manière qu’il ne mutile pas sa conscience. Dans ce cas-là, le problème est qu’il y a la Patrie et il y a le Pouvoir. Pour un homme de qualité ce n’est pas la même chose. A propos de cela, Saltykov-Chtchedrine conseillait malicieusement de ne pas confondre « Patrie » et « Son Excellence ». Le piège réside justement dans ce fait que le Pouvoir, en général, cherche adroitement à s’identifier à la Patrie et il faut être bien attentif pour ne pas tomber dans ce piège. Surtout si on prend en considération que c’est justement un Pouvoir malhonnête, avide et immoral qui arrive mieux que d’autres à se métamorphoser en Patrie.

D. – Vous avez dit récemment que vous aviez perdu vos derniers espoirs de « dégel de Medvedev »…

BS. – Le recommencement évident de la guerre froide contre l’Ouest, la guerre chaude au Caucase et maintenant, de plus, la crise économique – tout cela ne favorise pas beaucoup le dégel, au moment où le « serrage de boulons » s’impose soi-disant tout seul à l’esprit. Mais il y a aussi autre chose : la crise et la baisse brutale des prix du pétrole feront mettre la société et tout d’abord le Pouvoir devant un choix important : soit essayer de garrotter le pays, de l’« éberluer », de plonger avec abnégation dans l’époque de Brejnev-Andropov et attendre le rebondissement / la réorganisation / la révolution suivant(e) (nous sommes déjà passé par tout cela et nous nous en souvenons); soit se décider, tout de même, à des réformes longtemps attendues – donner une vraie liberté au business, mettre la bride à la bureaucratie (lui interdire les fonctions de haute justice) et arrêter l’intervention de l’Etat dans l’économie en lui laissant seulement le droit (et l’obligation !) d’être une « mise en accord délicate » des processus économiques. Alors on réussira peut-être : nous avons déjà terminé tant bien que mal l’école primaire du Marché, maintenant, il est temps de passer en sixième.

D. – Dans vos premiers romans écris avec Arkadi, c’est le progrès technique qui devenait le moteur du développement de l’humanité et vos personnages avaient plein d’enthousiasme pour voler dans d’autres espaces etc. Est-ce qu’il est possible de trouver en réalité une idée qui pourrait réunir les gens, si ce n’est du monde entier mais, au moins, de la seule Russie ?

BS. – On ne peut pas trouver des idées – Elles VIENNENT d’elles-mêmes. Toutes seules. Elles poussent du tréfonds des masses de millions, en formant la Résultante des Millions de Volontés qui, selon Léon Tolstoï, est justement le courant de l’histoire. On peut beaucoup s’ingénier  et inventer des  idées terribles, redoutables et belles pour TOUS mais elles ne vont pas marcher car elles ne concordent pas avec le courant de la Résultante qui existe déjà, qui existe toujours mais  peu de gens peuvent saisir son essence et, en effet, probablement personne n’est capable de la formuler dans tous les détails.

D. – Beaucoup de gens tombent d’accord que le récit Choses cruelles de notre temps (traduit en français sous le titre Le Dernier cercle du Paradis – NdT) est prophétique. Quelles sont les causes de ce fait que la Russie, comme une condamnée,  est arrivée à cette formule d’existence décris par vous il y a longtemps ? A quel moment a-t-elle pris cette décision, peut-être fatale, et avait-elle une chance de l’éviter ?

BS. – Je ne pense pas du tout que la voie  des Choses cruelles de notre temps soit le résultat d’«une décision fatale et incorrecte » ! Au contraire ! Il s’agit justement de ce fameux « chemin battu de la civilisation ». Nous ne nous trouvons maintenant qu’au début de ce chemin et cherchons tout le temps à replonger dans l’impasse bien connue d’où nous sommes sortis tout à l’heure avec beaucoup d’efforts.

D. – Est-ce que cela signifie que la civilisation suit d’un pas assuré la voie du consumérisme sans idées, et la Russie lui oppose une « impasse totalitaire » ? Est-ce qu’il existe une troisième possibilité ?

BS. – C’est justement comme ça : aujourd’hui, le chemin de la civilisation (le courant de la Résultante) est ce que vous appelez « la voie du consumérisme sans idées », mais moi, je  le nomme comme le mouvement vers la Société de la Consommation – directement dans les bras du Monde des Choses cruelles de notre temps. La Russie est portée à retourner dans l’impasse totalitaire habituelle, mais elle n’y  arrivera probablement pas : la Résultante est la Résultante partout y compris en Russie. La seule différence est que la Russie aura besoin de plus de temps et qu’on fera plus de bêtises et, à Dieu ne plaise, on versera plus de sang en acompte de l’écartement par rapport à la voie naturelle du développement. (C’est d’ailleurs le sort tout à fait probable de toute « troisième » possibilité).

D. – Quel monde parmi ceux que vous avez créés dans vos romans rappelle plus que les autres la Russie actuelle ?

BS. – C’est probablement l’Etat de Sarakch dans L’Ile habitée. C’est le pays qui a perdu la guerre mais a gardé l’esprit d’empire, le pays couvert de tours émettrices, le pays pauvre et traditionnellement autoritaire, avec, de plus, l’inflation bien sûr.

D. – Et qu’est-ce qui exerce le rôle de ces tours sur lesquelles s’appuyait le régime totalitaire de Sarakch ?

BS. – La forte mentalité post-féofale des grandes masses est la base réelle sur laquelle se forme encore et encore l’autoritarisme en Russie. Suivant cette mentalité, les autorités ont toujours raison. Plus haut elles sont placées, plus elles ont raison mais s’il y a des problèmes, alors, ce sont des « boyards qui sont coupables ». Cette mentalité a déjà presque 500 ans et il nous faudra encore  beaucoup de temps pour nous en débarrasser. Elle sera encore pendant longtemps un pivot inoxydable de notre Résultante.

« Une idée, un ennemi, un chef » – qu’est-ce qu’on peut construire avec cet assortiment standard en dehors d’un Etat autoritaire ? Mais les porteurs d’un autre assortiment sont rares, divisés, ne sont pas sûrs d’eux-mêmes. Il nous faut deux générations libres de la propagande et de la pratique de l’autoritarisme – c’est seulement comme ça qu’une Nouvelle Russie peut apparaître . La question est d’où prendre ces deux générations ?

D. – Quel est rôle de la soi-disant opposition libérale dans notre Sarakch ? Qu’est-ce qui l’empêche d’obtenir un bon soutien dans la société ?

BS. – Des libéraux, des anti-libéraux, des politologues objectifs ont déjà tellement écris à ce sujet que je n’ai rien à ajouter. Comme on le sait, les libéraux professent l’idée que la démocratie-liberté se transforme tôt ou tard en saucisson. Au début, le peuple a bien aimé cette idée facile. Mais très tôt, il était devenu clair qu’il fallait d’abord obtenir cette démocratie-liberté, et le chemin était difficile, il fallait passer par l’avilissement de l’argent, il fallait réduire la production militaire, passer par le chômage, la vie chère. Finalement, le peuple fut déçu par les libéraux. Maintenant, ils sont obligés de recommencer dès le début, y compris la création d’un nouveau parti avec de nouveaux leaders. Moi personnellement, je les  respecte tous : Tchoubaïs, Gaïdar, Khakamada, Nemtsov, le jeune Ryjkov et bien sûr Kasparov, mais je crains que ce ne soient pas à eux de créer un nouveau parti libéral. Le peuple n’aime pas les hommes politiques malchanceux. Le motif pour lequel tu as quitté le chemin n’est pas important mais si tu l’a quitté alors, la course est finie pour toi, cherche une autre occupation.

D. – Dans une de vos  interview, vous avez opposé la notion de « grande puissance » à l’Etat juste et heureux. Est-ce que cela signifie que la voie vers la démocratie en Russie  passe par le démontage du système et de la conscience d’empire ?

BS. – La conscience d’empire est un élément important (peut-être le plus important) de notre mentalité post-féodaliste. A l’époque d’une mondialisation universelle et du progrès accéléré cette mentalité a particulièrement l’air d’un vestige barbare. Sur la voie vers la démocratisation des manières d’empire ne peuvent fonctionner que comme des freins sociaux et économiques. Soit nous nous en débarrassons, soit nous nous éternisons dans le passé.

D. – Renoncer à la conscience d’empire signifie renoncer aux ambitions d’un des principaux joueurs sur l’arène internationale. Est-ce que la Russie peut se le permettre ?

BS. – La Russie DOIT se le permettre. Sinon on reste dans cet impasse totalitaire – le Burkina Faso (dont le nom signifie justement « le pays des hommes intègres – NdT) avec des euromissiles.

D. – Qu’est-ce qui peut changer la situation, l’améliorer dans les conditions où on ne peut rien espérer de la bonne volonté du pouvoir ?

BS. – « Le changement de situation » ne se passe que par voie de changement de situation – catastrophe sociale, crise profonde, grande défaite militaire (à Dieu ne plaise). Par exemple, la crise qui a éclaté maintenant est parfaitement capable de « changer la situation ».  Mais dans quelle direction ? C’est là la question. Dans la direction du « serrage de boulons » ou du dégel suivant ? On le saura bientôt.

Quelques nouvelles avant Noël

Ce blog a été longtemps silencieux, ce qui n’est pas trop dans nos habitudes.

Mais nous avons été particulièrement occupés, ces dernières semaines, entre une rencontre autour de Nady Baschmakoff à la Lucarne des Écrivains à Paris, et les Rencontres de l’Imaginaire de Sèvres, deux manifestations qui furent, pour ce qui nous concerne, un succès.

Nos projets en cours avancent: Les Premiers feux, notre anthologie de science-fiction russe ancienne, est quasi-prête. Mais surtout, nous avons avancé sur quelque chose qui nous tenait à cœur: grâce à une aide du programme littéraire Transcript de la Fondation Prokhorov, que nous remercions, nous allons pouvoir, publier un roman inédit en français de Boris Strougatski, publié initialement en russe en 2003 sous le titre de Бессильные мира сего (Les Impuissants de ce monde).
La parution est donc prévue pour septembre prochain sous le titre de Les Inhibés.
Ce sera l’occasion pour nous d’inaugurer une nouvelle collection: « Nuits blanches ». C’est pour nous une bonne nouvelle à plus d’un titre, puisque cela fait déjà plusieurs années que nous travaillons sur l’œuvre des frères Strougatski pour le compte des éditions Denoël.

Ainsi, Lingva, après un an d’existence,  va commencer à aborder, tout doucement, les auteurs contemporains.

La fin de cette première année est d’ailleurs pour nous l’occasion de tourner une page.
Jusqu’ici, nous avons conservé le blog Russkaya Fantastika à titre d’archive. Mais d’ici quelques jours, celui-ci devra être fermé. Nous avons réédité l’essentiel des articles dans l’ouvrage Russkaya Fantastika (disponible aussi en numérique aux éditions ActuSF), et nous rapatrierons les interviews sur le blog de Lingva. Mais le reste disparaîtra.

 

Comment meurt un roman

Notre travail sur Nady Baschmakoff n’est pas achevé. En dehors des Dieux puissants, celle-ci a aussi écrit une poignée de nouvelles et surtout un autre roman, Le Lion de Saint-Marc, qui fut lui-aussi publié dans la Revue Contemporaine, dirigée par son père.

La publication de ce roman a commencé en 1912, et comme d’ordinaire, celui-ci paraissait en feuilleton, parmi les articles. Mais voilà qu’au début de l’année 1913, la formule change, et le roman se retrouve expulsé en supplément littéraire: un honneur, en quelque sorte, un moyen de le mettre en avant… mais aussi un moyen de le détacher de la revue.

De fait, la Bibliothèque nationale de France ne possède pas ce supplément. Nous nous sommes lancés dans des recherches, et avons mis à contribution le service du Prêt en Bibliothèques universitaires. La bibliothèque de Nanterre a répondu présent: elle a pu fournir une centaine de pages, en trois lots séparés. Puis la BULAC (Bibliothèque universitaire des Langues et Civilisations, qui chapeaute maintenant la bibliothèque du Centre d’Études Slaves) a pu fournir de nouveaux lots.

Mais il manque encore 46 pages. Et il n’existe nulle autre collection publique française les contenant. Nous avons fait appel au réseau étranger, bien sûr, mais la situation est encore pire. La Revue Contemporaine était éditée en Russie pour le public francophone. Mais elle était ouvertement impérialiste… Il n’en reste rien dans les principales bibliothèques russes. Et rien du supplément dans les autres pays.

Voilà comment meurt un roman. À notre grand regret. Le Lion de Saint-Marc débutait comme un des romans fantastiques historiques de Vsevolod Soloviev, en prenant place à Venise et en faisant évoluer des personnages dotés de pouvoirs particuliers.

Reste l’éventualité de la découverte d’une collection privée. Mais l’espoir est faible.