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A propos des « Dieux puissants » de Nady Baschmakoff

Au temps de Pythagore, Hipparque, un jeune Spartiate, a commis un meurtre. Rongé par le remords, il pense que l’initiation aux mystères de Samothrace, sous la surveillance d’un disciple d’Orphée, lui permettra de retrouver une raison de vivre. Mais sa rencontre avec Atalante, la belle et farouche fille du grand prêtre, tentée par le culte d’Hécate, redoutable déesse de la Lune, va tout bouleverser. Entre l’ordre et la discipline prônées par les Cabires, c’est-à-dire les fils de Zeus, les Dieux puissants, et la liberté sans limites offerte par Hécate, Atalante devra choisir.

Couv Baschmakoff

Les Dieux puissants est un roman publié en français en 1910 et 1911 par Nady Baschmakoff, une obscure inconnue.

Nady Baschmakoff est en fait Nadejda Bachmakova, la fille de l’historien et journaliste Alexandre Baschmakoff, qui dirigeait alors La Revue contemporaine, où parut Les Dieux puissants. Destinée aux Français installés en Russie, La Revue contemporaine n’avait pas un lectorat important, aussi le roman passa-t-il totalement inaperçu. Nady Baschmakoff publia ensuite un second roman, puis survint la Première Guerre mondiale, suivie de la Révolution. Après avoir un temps suivi l’Armée blanche, Alexandre Bachmakov s’exila en France, où il devint professeur à la Sorbonne. Sa fille, elle, resta à Saint-Pétersbourg, où sa culture et sa formation lui permirent de subsister, notamment en travaillant comme guide de musée. Cependant, du fait qu’elle était issue de la noblesse, elle fut régulièrement inquiétée par les autorités soviétiques. En 1928, elle fut une première fois arrêtée : elle passa quelques mois en prison avant d’être finalement libérée. Mais en 1935, elle fut déportée, en même temps que son fils, à Astrakhan, et finalement condamnée à mort le 17 janvier 1938. Elle fut fusillée le jour même.

Baschmakoff

Nady Baschmakoff sera réhabilitée, comme tant d’autres victimes de Staline, en 1992. Mais son œuvre reste alors encore ignorée. Nous l’avons redécouverte en feuilletant La Revue contemporaine. Et ce texte nous étonna : par son audace – un roman antique : une rareté dans la littérature russe, où peu, en dehors de Dmitri Merejkovski, ont osé aborder ce genre. Mais aussi par son propos. Armée de tout le savoir de l’époque sur la Grèce antique, Nady Baschmakoff place son intrigue au cœur de quelque chose que nous connaissons encore fort mal : la religion des mystères. Et dans ce cadre elle nous offre une tragédie, non pas vraiment grecque, mais digne d’un opéra de Georges Bizet ou de Giacomo Puccini.

Un texte rare, tant par son propos que par sa forme : voilà tout ce qui plaît aux éditions Lingva. Il nous fallait donc le rééditer. Mais la version donnée par La Revue contemporaine, la seule connue, était régulièrement défectueuse : coquilles et fautes typographiques s’y accumulaient. Nous avons donc dû effectuer un important travail éditorial, avec la complicité de Samuel Minne, que nous remercions encore. Nous avons aussi fait appel à Véronique Jobert, professeur émérite à l’Université de Paris-Sorbonne et directrice de La Revue russe. Grande spécialiste de l’histoire russe des années 1920 et 1930, elle a accepté d’ouvrir ses archives personnelles et de nous offrir une préface. Nous lui devons aussi le portrait de l’auteur, qui illustre cette note.

Dans quinze jours environs, le roman Les Dieux puissants reparaîtra. C’est ainsi qu’en quelque sorte nous vous offrons une double résurrection : celle d’un auteur et celle d’une œuvre.

Illustrer le futur en URSS, c’est fini

Illustrer le futur en URSS aura été une sacrée aventure. Décidé sur une coup de tête cet été, fabriqué dans la lancée, ce projet ne demandait qu’à naître, après des années de recherches et de découvertes dans ce domaine.
Mais voilà, nous sommes un micro-éditeur, et qui dit micro-éditeur dit aussi micro-tirage.
Or les micro-tirages, quand il s’agit de livres en couleur, ça ne le fait pas encore. Ce n’est pas vraiment la faute de notre imprimeur, car on atteint ici clairement les limites actuelles de cette technologie. Bref, comme nous vous l’avions déjà dit: une partie du premier tirage du livre était défectueuse. Nous avons dû voir avec l’imprimeur où se trouvait la source du problème, résoudre la chose, puis refaire les exemplaires en question. Cela a pris du temps, et s’il y a bien une chose que nous n’aimons pas, c’est faire attendre ceux qui nous ont fait confiance et qui ont passé des précommandes.
Au final, tout a été résolu cette semaine: nous avons reçu les exemplaires en question, et nous les avons expédiés dans la foulée (surveillez bien votre boîte aux lettres, amis lecteurs).
Mais à partir de maintenant, nous conservons les quelques exemplaires qui restent pour les salons à venir et retirons donc
Illustrer le futur en URSS de la vente, en attendant d’être en mesure de pouvoir assurer un tirage plus important et donc moins risqué.

Merci à tout ceux qui nous ont aidés dans cette aventure: ce fut passionnant à réaliser et à mener.

Alexandre Beliaev méconnu

Les rares photographies, souvent terriblement retouchées, d’Alexandre Beliaev connues en France font de lui un personnage très sérieux, très docte. Et chez Lingva nous n’avons pas fait mieux avec la photographie que nous avons choisie pour notre site… Un type sévère, terrible. Bref, pas très avenant.

Prenons quelques exemples, de toutes époques, :

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Ajoutons à cela son portrait officiel, utilisé par les éditions en langues étrangères soviétiques:

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Et donc une version étrange, retouchée à l’extrême:

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Bref, il ferait presque peur.

Pourtant, nous aurions dû faire un peu plus attention, car l’année dernière, Alexandre Beliaev a été fait citoyen d’honneur de la ville de Smolensk. Divers ouvrages et articles ont été publiés. Et à cette occasion, sa fille, Svetlana, a ouvert quelques archives photographiques.
C’est un tout autre Alexandre Beliaev qui se dévoile, notamment au travers de tout une série de photos nommée « les grimaces »:

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Cet aspect clownesque de sa personnalité était finalement tout à fait prévisible quand on sait qu’il a longtemps fait partie d’une troupe de théâtre amateur de Smolensk:

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Enfin, on sait bien que son oeuvre, notamment dans la série de nouvelles narrant les exploits du professeur Wagner, est remplie d’humour.  Mais ces photographies contribuent encore à en faire un personnage attachant.

 

Sources:

http://smolensk.rusplt.ru/index/doch_pisatelia-fantasta_alexandera_beliaeva_o_tom_kak_on_pridumyval_siuzhety_svoikh_romanov_i_otkuda_vzialas_ideia_golovy_professora_douelia-10289.html

http://smena.ru/news/2004/03/16/2238/

http://smolnarod.ru/politroom/svetlana-belyaeva-otec-kak-tvorcheskaya-lichnost-sformirovalsya-v-smolenske/

http://www.nkj.ru/archive/articles/16565/

http://www.e-reading.club/bookreader.php/1022817/Bar-Sella_-_Aleksandr_Belyaev.html

http://archivsf.narod.ru/1884/aleksander_belyaev/

 

Quelques nouvelles

Ça y est, nous avons reçu une partie du stock d’Illustrer le futur en URSS. Une partie seulement, car nous avons constaté un léger soucis sur certains exemplaires, léger, mais déjà de trop pour nous permettre de les envoyer à nos lecteurs. Donc retour à la case imprimerie. Ce contretemps devrait toutefois être bref, et il ne nous empêche pas d’expédier leurs exemplaires aux premières personnes qui ont précommandé ce livre. Surveillez donc votre boîte aux lettres: il arrive.

Photo du 11-09-2015 à 14.02

 

Par ailleurs, nous avons tardé à faire la version numérique de L’Île des navires perdus d’Alexandre Beliaev, là encore pour une raison technique. Une bonne partie des illustrations s’insère intimement dans le texte. En voici un petit exemple:

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Ce type d’insertion ne peut pas être rendu dans un fichier epub. De ce fait, nous avons finalement fait le choix de faire des epubs avec uniquement le texte. Seule la version en vente sur Google Play (une version en pdf) sera dotée des illustrations. Nous ne pourrons donc que conseiller cette version. L’ensemble sera en ligne sous peu.

« L’Île des navires perdus » est paru

Et voilà. Nous sommes le 31 août, il est 20h.

Comme convenu, le concours que nous avions lancé pour gagner un exemplaire de L’Île des navires perdus d’Alexandre Beliaev s’achève. Nous avons tiré au sort le gagnant parmi ceux qui ont partagé la note à ce sujet sur leur blog, sur Facebook ou Google + et le gagnant est: Jérôme Charlet!

Toutes nos félicitations à lui, et merci à tous d’avoir participé!

À partir de demain, le roman commencera à être diffusé.

Controverse: épiloque – la conclusion d’Eugène Séménoff

La réponse d’Eugène Séménoff ne tarde pas. Elle consiste simplement en l’introduction d’une nouvelle chronique, et n’appelle plus de discussion. Séménoff énumère les erreurs d’Hippius, tout en signalant au passage avoir eu des échanges de lettres « fort courtoises » avec Brioussov: certes, il n’y eu aucun nom d’oiseau d’échangés, mais il est permis de douter de la courtoisie des lettres en question, lesquelles étaient, pour celles qui ont été publiées par le Mercure de France, d’une sécheresse assez prononcée.

 

Lettres russes

E. Séménoff

Mercure de France, février 1908

Madame Hippius, dans ses Notes sur la Littérature russe de notre temps, me fait l’honneur de parler de mes modestes efforts à faire connaître aux lecteurs du Mercure les différents courants de la littérature russe. Mais elle est trop sévère pour moi, et elle a tort. Elle commet la même erreur qu’a commise M. Valère Brussoff, avec lequel nous échangeâmes des lettres fort courtoises, d’ailleurs, sur le même sujet.

Mme Z. Hippius occupe une place très marquée dans la littérature russe, et, dans toute controverse littéraire, elle devient forcément partie. Elle ne peut donc pas être juge. Qu’elle nous laisse, donc, à nous critiques, le soin de juger ses propres œuvres comme celles de ses égaux ou rivaux.

Comme ses lecteurs, d’ailleurs, nous aurons plus d’intérêt et de profit à lire ses œuvres que sa critique de ses adversaires en littérature et en philosophie. Mme Hippius taxe de « gaffe » ma tentative d’exposer les « théories » qui ont cours actuellement dans les milieux littéraires russes, et elle rapetisse trop son ex-compagnon d’armes, M. Tchoulkoff. Mais puis-je même protester contre cette sévérité, vu que, dans le même article, elle affirme que « la littérature, au sens qu’a ce mot en Europe, existe à peine en Russie ». Pouchkine, Dostoievsky, Tolstoï (qu’elle me permette d’ajouter, au moins, Gogol, Lermontoff et Tourgueneff) ne sont que des « maîtres » isolés. Je demande respectueusement à Mme Hippius elle-même, si une telle affirmation concernant la littérature, – même si l’on met son origine dans les écrits de Lomonossoff, – est scientifiquement sérieuse ? Que fait-elle de l’époque de Catherine II ? de celle de Pouchkine et de ses disciples (Gogol y compris) ? des cercles littéraires et de la critique des années 30 et 40 ? et de tout ce milieu où purent naître et apparaître enfin Dostoievsky, Tourguéneff, Gontcharoff, Pissemsky et Tolstoy lui-même ? Je ne parle pas de Nekrassof, dont je m’occupe plus loin, ni de la littérature des années 60 ; je laisse de côté Chtchedrine, je passe sous silence le roman à tendance, puis la littérature démocratique des années 70 (Ouspensky, Zlatovratsky, etc.).

Je ne puis vraiment pas souscrire à une pareille thèse qui fait commencer la vraie littérature russe au groupe « symboliste » (Mme Hippius dit : « notre groupe symboliste »), né « dans l’année 1895 environ ». Qu’est, à côté de cette affirmation, ma soi-disant « gaffe » ?

Justement la presse russe est tout entière à fêter aujourd’hui le trentenaire de la mort de Nekrassoff, qui est notre plus grand poète national après Pouchkine et Lermontoff, et que « sa génération » mettait même au-dessus d’eux. L’anecdote est célèbre qui représente Dostoievsky en dispute avec un étudiant aux funérailles de Nekrassoff, les premières grandes funérailles populaires d’un écrivain qu’on ait jamais vues en Russie. Dostoievsky qui, le 30 décembre 1877 (11 janvier 1878), au cimetière, parla le premier, commença son discours en ces termes : « Messieurs, bien que Nekrassoff vienne, par son talent, après Pouchkine et Lermontoff… !

– Avant », cria une jeune et forte voix d’étudiant.

Dostoievsky regarda le jeune homme, hissé sur une grille, et dit :

« Non, après…

– Avant…

– Après, vous dis-je », fit Dostoievsky calme et sûr de lui-même.

Cette scène caractérise bien la « querelle littéraire » des deux générations, mais elle symbolise aussi le culte que toutes les générations vouaient à la littérature. Je dirai même – et je ne serai certes pas le premier – que, souvent, toute la vie intellectuelle de la Russie s’est concentrée dans la littérature, dans les milieux littéraires, que la littérature russe a rempli souvent seule un rôle social, un rôle civilisateur. J’ai eu maintes occasions de le dire ici même. C’est un fait acquis à l’histoire. Mais prendre ce fait et baser sur lui l’affirmation de l’absence de littérature, de milieu et de traditions littéraires, c’est vraiment trop paradoxal.

[Nous coupons ici cette chronique, qui quitte la controverse pour diverses informations.]

Controverse 5 – La tentative de synthèse par Zinaïda Hippius

Au début de l’année 1908, un nouvel auteur prend la plume, et cette fois-ci bien plus longuement: il s’agit de Zinaïda Hippius, qui, avec Valéri Brioussov, est une figure importante du mouvement symboliste russe. Il ne s’agit plus d’une lettre, mais d’un véritable article, une tentative de synthèse sur les évolutions de la littérature russe à l’aube du XXe siècle.

Zinaïda Hippius

Notes sur la littérature russe de notre temps

Mercure de France, janvier 1908.

Rien n’est moins aisé que de se faire une idée juste et nette de l’état actuel de la littérature russe. Les uns idéalisent; d’autres parlent de décadence ; il en est même qui affirment qu’il n’a jamais existé en Russie de littérature proprement dite. J’avoue, pour ma part, qu’on a bien de la peine à parler, pour la Russie, de milieu littéraire, de développement constant et régulier de la littérature, d’ensemble de traditions. La Russie a produit de grands génies isolés, des « maîtres » et leurs noms – Tolstoï, Dostoïevsky, Pouchkine –, égalent les plus célèbres de l’Europe. L’absence de traditions, de vrais milieux d’art, d’écoles ne doit pas être imputée à ces créateurs, car leur talent n’était pas par nature trop individuel et n’exigeait pas nécessairement l’isolement. Il demeure pourtant que la « littérature », au sens qu’a ce mot en Europe, existe à peine en Russie.

La vraie cause de ce fait échappera toujours à qui devrait ou voudrait ignorer les conditions dans lesquelles la littérature russe est née et a vécu. Pour ne retenir que l’essentiel, nous dirons seulement que toute la vie intellectuelle a toujours été si étroitement liée à la vie sociale et politique et a si bien dépendu d’elle que, de nos jours encore, l’art et la science, anormalement unis à la politique, sont comme écrasés par elle. Cette circonstance trop réelle est difficilement saisissable du dehors. La contraint extérieure s’est constamment mêlée en intruse à la vie russe, a tâché de rendre impossible toute vie intellectuelle collective, a redouté tout groupement et dispersé de son mieux les « coupables ». N’est-il pas remarquable que nos écrivains de valeur ont tous été des réprouvés, parfois des exilés? Aucun n’est resté « sans tare », pas même l’innocent Pouchkine, pas même le sentimental et cosmopolite Tourguéneff. En Russie, quand les hommes de quelque notoriété ne se mêlent pas de politique, c’est la politique qui va les chercher et se mêler de leurs affaires. Dès lors, s’ils ne sont pas encore dangereux, ne peuvent-ils pas le devenir? Toute « idée » artistique, scientifique ou philosophique, ne peut-elle pas devenir sociale, mener à l’action sociale? Or, c’est cela qu’on a toujours le plus redouté.

Le premier essai de créer un milieu esthétique et littéraire date de l’année 1895 environ.

En 1898 se fondait la revue Mir Iskousstva (éditée jusqu’à l’année 1904) autour de laquelle se groupait tout ce qu’il y avait de moderne et de combatif en littérature et en art1. À la rédaction on rencontrait des poètes comme Balmont, Brussoff, Sologoub, etc., qui fondèrent en 1903 une revue à eux, la Balance, des écrivains comme Rosanow, Mérechkovsky, Minsky, préoccupés surtout de questions religieuses et philosophiques (ils ont eu aussi une revue, la Voie Nouvelle, 1903-1905), des critiques musicaux, Nouvel et Newrock (depuis 1902 ils organisent des soirées de musique moderne, très suivies parle public progressiste), des artistes comme Séroff, Korovine, Benois, Bakst, Somoff, rassemblés maintenant dans « l’union des peintres russes » et connus du public français par l’exposition universelle de 1900 (le pavillon russe était construit d’après les dessins de Korovine), ainsi que par l’exposition de 1906. Le Mir Isjousstva formait ainsi un centre, qui depuis s’est différencié.

Ces chercheurs et ces rebelles ne niaient pas qu’un étroit lien les unissait à la culture européenne. Mais bien qu’on ait souvent reproché à ces « novateurs » de n’être que des imitateurs, des « symbolistes » et des « décadents » français, leur mouvement demeurait original. Certes, nos « décadents » parlaient de « voies nouvelles » et d’art libre ; ils haïssaient le réalisme et le moralisme de leurs devanciers; ils affectaient la plus profonde indifférence en matière de politique; ils prêchaient, non sans excès, l’art pour l’art. Cela a suffi pour que la société « libérale » russe mît ces libertaires au nombre des conservateurs, conservateurs d’ailleurs inoffensifs, fous plutôt. Mais cela leur a permis d’être épargnés par le régime policier leur groupe a pu vivre, sa prospérité lui fit des imitateurs.

Il ne comptait aucun écrivain qui égalât par son génie les Dostoïevsky et les Tolstoï. Sa force n’était pas celle du génie isolé. Bien que d’esprit individualiste, il se proposait avant tout le travail collectif. Je ne m’attarderai pas sur les destinées de ce premier mouvement littéraire russe, caractérisé par un profond respect pour la culture artistique de l’Europe et du monde, dans le passé et dans le présent. Ce respect d’ailleurs n’allait pas jusqu’à l’imitation; il était une aide pour créer. Le groupe resta relativement restreint. Mais il ne faut pas oublier que les conditions sociales de la vie n’avaient pas changé; le premier coup n’était pas porté encore.

On donne souvent Tchékhov et Gorky comme les plus remarquables écrivains russes de notre temps. Peut-être en effet sont-ils les plus remarquables ; mais sont-ils les plus caractéristiques ? Malgré leurs différences, ils sont au même titre plutôt des représentants du passé, des « individualités isolées ». Leur talent est trop encore uniquement un don naturel. C’est surtout vrai de Gorky, dont le talent est exclusivement fait de la force inconsciente et aveugle d’un homme du peuple. L’action des événements de ces dernières années et l’influence des cercles intellectuels ont achevé de le perdre ; comme écrivain Gorky n’est plus, à l’heure actuelle, qu’un médiocre socialiste et un artiste défunt. L’Europe, toujours curieuse d’exotisme, l’a admiré un moment; mais il est sur le point d’être complètement oublié. Quant à Tchékhov, cet artiste profond et tendre, au dessin si merveilleusement fin et si menu qu’on ne peut le percevoir de loin, il est resté, jusqu’à sa mort, à la fois trop « lui-même » et trop russe, pour qu’on pût jamais le comprendre et le goûter en Europe.

À notre époque tout mouvement littéraire ou scientifique, étroitement national, sans de fortes attaches à la culture universelle, est condamné à rester sans réelle valeur. Ces attaches, notre groupe « symboliste » les avait, et le courant qu’il créa alla peu à peu s’élargissant. Il marquait déjà quelque tendance, fort naturelle d’ailleurs, au mysticisme et à la religion, quand la Russie fut ébranlée par de grands événements d’ordre social et politique. On comprendra aisément quels changements imprévus les premiers symptômes de la révolution devaient apporter à toutes les manifestations de la vie intellectuelle, y compris la littérature.

Bien des choses cachées nous ont été ainsi révélées ; les passions contenues, mais non détruites, se sont déchaînées ; nous avons dû reconnaître notre barbarie, notre manque de culture et bien d’autres défauts encore. Quelque pénible que cela fût, c’était bienfaisant: il faut savoir regarder la vérité.

Qu’est donc la littérature russe dans sa phase actuelle, au moment où la situation politique est équivoque et incertaine, où la presse, bien que sa liberté soit équivoque aussi et très précaire, est moins dépendante qu’autrefois? Il est difficile de voir clair dans le chaos qui nous entoure. Un regard attentif permettrait pourtant de discerner que les deux grands courants anciens ont persisté : la littérature à tendance sociale, qui n’avait pas grand’chose de commun avec l’art vrai, s’est transformée en littérature « révolutionnaire » et s’est multipliée ; la littérature « symboliste » a suivi sa voie, les secousses du dehors n’ayant fait que précipiter son évolution nécessaire ; elle s’est transformée et divisée. Ses représentants sont, à peu près tous, restes fidèles à leur principe essentiel, à la nécessité de rester en contact étroit avec la culture de l’Europe et du monde; mais, tandis que les uns ont continué dans la voie de l’art pur, les autres sont allés au travers de leur mysticisme incertain et vague, jusqu’à des conceptions nettement religieuses. Il a eu des déplacements : comme l’art ne peut s’unir à un matérialisme grossier et à un étroit marxisme, Gorky, peu cultivé et inconscient, a succombé malgré la puissance de son talent naturel. Léonide Andréieff, plus jeune que Gorky, non moins talentueux que lui, mais aussi primitif, a hésité quelque temps entre le positivisme des intellectuels « socialisants » et le raffinement esthétique des « symbolistes ». Comme quelques écrivains proches de Gorky, sinon de son école, Andréieff est une nature richement douée, plus instinctive que consciente; il pose des problèmes trop profonds pour ses conceptions philosophiques demeurées puériles. Naïf, tourmenté et flottant, il est pourtant resté artiste. Ses dons naturels lui ont permis d’éviter encore la décadence où Gorky est tombé.

C’est peut-être dans le mouvement littéraire qui se devine de nos jours, et auquel Andréieff commence à se mêler, qu’il sombrera. Je m’attarderai sur ce mouvement, le « mysticisme anarchiste », qui crée déjà de fâcheux malentendus. Tantôt on le loue, tantôt on le bafoue; il ne mérite aucun de ces traitements. La vérité, en effet, est qu’il n’a une grande importance ni dans la vie, ni dans la littérature russe. M. E. Séménoff, qui s’en est occupé dans ses « Lettres russes » (Mercure de France, nos 238, 242), a vraiment beaucoup trop fait attention à lui. Il s’est laissé prendre au bruit que font autour d’eux quelques petits cercles ; son erreur de nouveau venu s’explique et s’excuse aisément.

L’existence même de ce nouveau cercle littéraire s’explique autant par les faits sociaux et politiques que par le progrès de la littérature. Né au moment des premières lueurs révolutionnaires, quand l’ancien groupe des « symbolistes » quittait les vêtements déjà râpés de l’impressionnisme et du mysticisme vague et se divisait en deux groupes, distincts mais non ennemis (des religionistes et des artistes purs), né, dis-je, au moment de ces importants événements, ce courant, n’était pas précisément nouveau : la vie, jusque-là opprimée, mettait à nu son grouillement primitif et chaotique, notre barbarie et notre enfance. Ce sont des « petits » plutôt que des « jeunes ». Certes les talents n’y manquent pas : Block, Remisoff, V. Ivanoff, presque tous sont des poètes bien doués. Je laisse de côté les autres, ceux qui, dépourvus de tout don littéraire, font grand bruit autour de leur « mouvement » et essayent de se donner pour ses « guides », comme M. Tchoulkhoff, celui-là même qui a fait faire à M. E. Séménoff la gaffe d’exposer ses « théories ».

C’est précisément comme manifestation littéraire et philosophique que le groupe en question est un groupe de « petits ». Il n’a rien donné de nouveau; ce qui lui semble nouveau n’est que trop vieux parfois, vieux comme le monde; mais le monde semble nouveau aux enfants. Les membres de ce groupe n’ont de sincère et de beau que leurs aspirations instinctives. Mais à peine éveillés, arrogants et, hélas! déjà contents d’eux-mêmes, ignorants et peu travailleurs, inconsciemment secoués par les événements sociaux, ils sont pitoyables avec leur vieille découverte du mysticisme vague, leur amoralisme primitif et surtout leurs prétentions philosophiques. Tout chez eux reste d’ailleurs flottant, informe et indécis. Ils ne savent bien ni ce qu’ils veulent, ni où ils vont. Avec des mots pris un peu partout et rapprochés au hasard, ils s’efforcent de construire quelque « système philosophique » ou quelque « théorie esthétiques »; le lendemain, ils lâchent sans regret leur oeuvre de la veille et se mettent à combiner d’autres mots, sans voir que leur nouvelle combinaison n’a pas plus de sens que la précédente. Du reste, l’« anarchisme mystique », qui a tant séduit M. E. Séménoff il y a quelques mois, est déjà abandonné pour le « réalisme mystique », formule aussi absurde que la première.

La tendance « érotique » que l’on rencontre dans la littérature russe de ces tous derniers temps n’a rien de nouveau non plus et s’explique également en grande partie par des circonstances sociales : la censure ayant été restaurée pour les choses d’ordre social et politique, la presse demeura libre, ou à peu près, dans les questions de « moeurs »; on s’est hâté d’user de cette unique liberté, et, tout naturellement, parce qu’on n’a pas l’habitude d’être libre, on exagère. Mais on ne donne rien de neuf : on prend seulement goût à dévoiler un coin de la vie, resté forcément caché jusqu’à maintenant. Les minutieuses descriptions érotiques de M. Arzibacheff, les réalités crues de M. Serguéieff-Zensky, les malpropretés cyniques de MM. Kouzmine et Ivanof, données par celui-là pour de l’hellénisme, par celui-ci pour du mysticisme, sentent parfois l’enfantillage, parfois la corruption, toujours un peu la barbarie. Pour la plupart de ceux qui ont quelque talent, les sujets érotiques ne sont que des sujets à la mode du jour; pour leurs grossiers imitateurs, un mauvais jeu sans conséquence. Aucun d’entre eux n’a abordé d’une façon sérieuse et originale la grosse question du sexe. Léonide Andréieff même qui, dans ses nouvelles Le Gouffre et La Brume, a instinctivement senti la tragédie du problème, n’a pas pu dominer son thème et arriver à une nouvelle compréhension du sexe, trouver une issue à cette impasse. Les anciens seuls l’ont fait, ceux qui s’étaient déjà autrefois occupés de ce problème.

Plusieurs, sortis des premiers groupes de « décadents » et de « symbolistes », sont restés fidèles aux principes de l’individualisme pur, presque de l’égotisme. Tel est F. Sologoub, poète un peu sec, mais incomparable et périlleux charmeur avec son culte du « Moi » ; il a fait des avances trompeuses et perfides à la barbarie, aux cercles des « petits »; en réalité, il ne se mêle pas à eux et demeure seul, froid, sombre, profond et pervers à sa manière. On trouve également de l’érotisme sérieux chez Valéry Brusoff, un autre poète. Celui-ci était déjà bien connu au temps des premiers « symbolistes ». Mais, loin de faire la moindre avance aux « petits », il est leur franc ennemi, parce qu’adversaire irréconciliable de la barbarie sous toutes ses formes. Sa poésie est colorée, brillante, aiguë et hardie, froide parfois, mais d’une froideur de métal, toujours sonore. Il est en outre un écrivain consciencieux. Son principe d’art, c’est l’art lui-même, l’art au sens le plus large, lié à la vie et à la culture universelles, descendant jusqu’aux profondeurs ténébreuses de l’âme des hommes et de l’âme des choses, jamais faible, indécis ou vague. Soutenu par son amour de « l’art pour l’art », V. Brusoff n’a pas cherché sa voie dans le sens de la lumière religieuse ; il ne s’est pas non plus hasardé avec « les plus jeunes » à découvrir des choses connues et n’a pris aucune part aux jeux pueras des « nouveaux mystiques ». Ces derniers, blessés peut-être, ont vite traité de « parnassien » et même d’« académique » un poète qui n’est ni l’un ni l’autre. Et si même il l’était? N’est-il pas suggestif le fait que pour ces « chercheurs » au maillot, qui ignorent sereinement tout de la culture, de l’art, de la philosophie et de l’histoire, le mot de « parnassien » sonne comme une injure? Il n’y a là-dedans d’injure que pour eux-mêmes. V. Brusoff et un groupe resserré autour de la revue moscovite la Balance (dirigée par Brusoff) l’ont d’ailleurs bien compris et poursuivent tranquillement leur guerre d’escarmouches contre les « mystiques » effrontés de Saint-Pétersbourg, ou plutôt contre leurs prétentions et leurs méprises, sans toutefois nier la valeur de quelques beaux talents égarés dans ces milieux tapageurs.

Mais, dira-t-on peut-être, les espérances littéraires de la Russie sont-elles donc toutes concentrées dans le petit cercle de Moscou? Faudrait-il chercher là l’unique source des courants futurs? Non, certes. Les espérances sont partout; le chaos sera fécond. Le groupe moscovite, qui d’ailleurs manque d’unité sur des questions de détail, n’est que le gardien des principes indispensables de l’art, de traditions souvent menacées, mais nécessaires à l’épanouissement futur de la littérature russe. Ce que sera cette littérature russe de demain, il est impossible de le dire avec précision. Dans quel sens ira le courant principal qui remue déjà dans le chaos de nos jours, nous n’en savons rien. Quelques indices à peine perceptibles permettent seulement de prévoir deux des caractères essentiels de la vraie littérature russe de l’avenir. Elle sera liée à la culture de l’Europe et du monde mais elle conservera les traits propres à l’âme russe. Un de ces traits est l’aspiration vers une vie religieuse, consciente et métaphysique autant que mystique ; l’art reposerait donc sur des conceptions religieuses. Ceci peut paraître étrange aux « Européens » habitués à confondre la religion avec l’église catholique ou à faire de la religion une affaire d’opinion individuelle. Or, le sentiment religieux du Russe, tout en étant détaché de tout cléricalisme, demeure quand même une tendance collective. Le poète métaphysicien fameux, Vladimir Solovieff, a été précisément l’interprète de ce sentiment religieux, de cette aspiration vers une « église anticléricale ». Ses idées, malgré leurs contradictions apparentes, sont des plus caractéristiques. La jeune littérature mystique les accepte en grande partie, bien que, égarée dans le mysticisme pur et dépourvu de bases philosophiques, elle soit incapable de comprendre la nécessité logique qui fait aboutir Solovieff à la religion. La vogue de Solovieff est le signe certain que le chaos actuel porte en soi les vrais germes de l’avenir.

Pour l’instant, classer nos prosateurs et nos poètes en groupes définis serait une tâche ingrate et vaine. Nous nous contenterons donc pour clore ces notes rapides, des grands cadres suivants.

On mettra d’un côté les écrivains restés fidèles aux règles de l’art raffiné, au travail sérieux et lent, et on y joindra ceux qui fécondent ces règles par des conceptions religieuses et philosophiques.

De l’autre côté, on est en présence d’un mouvement littéraire naissant, encore indécis et chaotique, plein de belles aspirations, mais démesurément prétentieux, ignorant, imitateur, incapable pour l’instant de se fixer et de se comprendre. Les écrivains de talent, qui s’y trouvent mêlés à d’adroits ambitieux, deviennent souvent les victimes de ces derniers. C’est, par exemple, le cas d’Alexandre Block, le chevalier de la Dame mystique qui perd beaucoup à répéter docilement des phrases vides sur le « mysticisme anarchiste » sans s’apercevoir de leur manque de sens. La même chose arrive aux écrivains de l’ancien cercle de Gorky.C’est te cas de Léonide Andréieff, chez qui on peut aisément noter la tendance à s’unir aux « petits », au risque de rapetisser aussi son talent brutal et inconscient. Son drame La Vie d’un homme est un symptôme très dangereux de sa décadence.

Mais à quoi bon s’attarder encore sur les faits pitoyables des jeunes cercles littéraires, sur leurs faiblesses et sur leur barbarie, si naturelle d’ailleurs? Il faudrait douter du développement de l’histoire, pour s’alarmer de tout cela. Aux moments où l’on pourrait se prendre à douter, il suffit, pour être rassuré, d’évoquer les grandes figures de Dostoïevsky, prophétique génie aux idées plus profondes que celles de Nietzsche, du poète et martyr Gogol, du grand Tolstoï enfin, qui vit encore. En méditant sur leur destinée qui fit d’eux des isolés, mais qui n’a pu briser leur force ou amoindrir leur grandeur, en voyant, en un mot, le passé de la littérature russe, on peut bien augurer de son avenir.

Les géants ne sont pas morts. Le sang de Pouchkine, de Gogol, de Dostoïevsky coule dans les veines de leurs petits enfants, de leurs disciples inconscients encore. La brume qui entoure la littérature russe de notre temps se dissipera et forcera les intrus et les esclaves à s’éloigner. Cette brume n’entoure pas seulement la littérature, elle s’étend sur la vie russe tout entière. Mais l’effort de libération se poursuit. Ne l’oublions pas.

1L’exposition russe, au « Salon d’Automne » de 1906, ainsi que les concerts russes au Grand Opéra de Paris au printemps de 1907, furent organisés par le Directeur de Mir Iskousstva, M. Serge Diaghilew.

Illustrer le futur en URSS

Nous marquerons une nouvelle fois une pause dans la publication de notre « feuilleton » critique, pour présenter un ouvrage inattendu, la surprise de cette fin d’été : Illustrer le futur en URSS. 1920-1970.

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Ce livre n’entre dans aucune de nos collections. C’est un coup de folie subit, survenu alors que nous étions en quête d’idées et de textes, et donc en train de fouiller dans les revues illustrées russes de l’entre-deux-guerres.

Entre 1920 et 1930, puis entre 1957 et 1970, la science-fiction soviétique a connu deux périodes de relative liberté, durant lesquelles elle a pu explorer des territoires jusqu’ici inaccessibles.

De nombreux illustrateurs ont alors mis leur talent à son service, donnant à ces idées, à ces mondes nouveaux, un caractère concret, et offrant ainsi à des millions de lecteurs quelque chose de rare en URSS : la possibilité de rêver.

Ce sont ces illustrateurs, pour la plupart inconnus en Occident, que nous avons voulu mettre à l’honneur, dans un ouvrage tout en couleur, avec au final 147 illustrations (couvertures, jaquettes, vignettes, gravures) par 42 dessinateurs différents.

Vous pouvez en découvrir un extrait en cliquant sur l’image ci-dessous.

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En raison du coût élevé de fabrication, cet ouvrage ne sera pas disponible en librairie et ne pourra être commandé qu’auprès de nous. Il paraîtra dans un mois tout juste, mais vous pouvez dès maintenant passer commande pour recevoir votre exemplaire à parution.

Illustrer le futur en URSS. 1920-1970

Broché, 52 p., format 23×29 cm, couleur, 147 illustrations

19 € frais de port inclus.

Pour commander, il suffit de nous envoyer un chèque (à l’ordre de Viktoriya Lajoye) à notre adresse postale (Éditions Lingva, 22A rue de la Gare, 14 100 Lisieux) ou de nous faire un virement via Paypal à l’adresse lviktoriya@aol.fr

Controverse 4 – Riposte d’Eugène Séménoff

Le courrier de Valéri Brioussov, lapidaire et péremptoire, ne méritait pas de réponse. Pourtant, piqué au vif, Eugène Séménoff va s’y atteler, non en écrivant une nouvelle chronique, mais en envoyant lui-même une lettre à la rédaction du Mercure de France, comme n’importe quel lecteur.

Une lettre de M. E. Séménoff

Mercure de France, novembre 1907

Mon cher Directeur,

Par la faute de la poste je ne reçois qu’aujourd’hui le Mercure de France du 1er septembre dernier, où je lis la lettre de M. Valère Brussov concernant mon article sur le « mysticisme anarchique ». M. V. Brussov proteste contre ma « division des poètes russes contemporains » qui le « place parmi les Parnassiens ». Je lui conseille de lire un article écrit à ce sujet par mon excellent confrère D. Philosophoff dans le Tovarichtch du 23 septembre dernier. Il y trouvera entre autres choses un passage concernant mes dernières chroniques dans le Mercure de France et la tempête soulevée par elles « dans la ruche des décadents ». Je lui signale tout particulièrement la conclusion de ce passage que je me permets de citer ici :

« Il (moi) a écrit son aperçu d’une manière fort objective et je ne comprends pas du tout pourquoi notre ruche s’est tant émue. V. Brussov proteste, il n’est pas parnassien. Cependant Viatcheslav Ivanoff, dans la conférence publique qu’il a faite au printemps dernier à l’École Supérieure des Femmes, le range lui et Balmont précisément parmi les parnassiens. En quoi est-ce la faute de M. Séménoff ? Si Viatch. Ivanoff lui-même, cet érudit, ce Tretiakovsky de notre « décadence » se trompe, qui alors comprend enfin quoi que ce soit ?… »

Je suis curieux de lire la réponse de M. V. Brussov à ces observations aussi spirituelles que vraies de M. Philosophoff, qui, elles, sont écrites en russe, je m’empresse de l’ajouter, car j’ai le droit de croire que M. Brussov lit mal le français. Autrement il aurait lu dans ma chronique du 16 juillet dernier (page 362) :

« En caractérisant ainsi les différentes tendances de la littérature russe actuelle, je ne fais que résumer, en les concentrant, les opinions courantes du monde littéraire. »

Les lecteurs viennent de voir par le témoignage de M. Philosophoff que mon affirmation est exacte, et ils nous départageront, M. Brussov et moi.

M. Brussov ne se contente pas de parler de son cas à lui, et étant partie il s’érige en juge et me condamne sans phrases: « En général, dit-il, toute la division des poètes russes faite par M. Séménoff est fausse. » Qu’en sait-il, lui poète ? Qu’il nous laisse le soin de le juger lui et ses égaux à nous, critiques littéraires. C’est le public et l’histoire qui prononceront en dernier essort.

Il serait vraiment très simple de classer les poètes et les artistes selon leur caprice ou leurs ordres. Nos aïeux auraient dû alors classer parmi les grands artistes le fou couronné qui, à son lit de mort, s’écria: « Quel grand artiste se meurt ! »…

M. Brussov a tort de s’étonner de la place que M. SéménofF donne au mysticisme anarchique, car ce n’est pas moi qui la lui donne, mais bien la polémique en Russie, et c’est à moi, chroniqueur et critique littéraire, de le constater et de le signaler honnêtement et impartialement à mes lecteurs. M. Brussov n’en est pas content et proteste. Contre qui? Contre moi ! Il se trompe d’adresse !

Agréez, etc.

E. Séménoff

Saint-Pétersbourg, le 13 octobre 1907.

Controverse 3 – La réponse de Valéri Brioussov

Voici avec hélas un peu de retard la suite de notre « feuilleton ». Les deux articles d’Eugène Séménoff suscitent des commentaires, à Moscou, dans les cercles des écrivains et poètes. Mais curieusement, un seul d’entre eux va prendre sa plume et contacter la rédaction du Mercure de France: Valéri Brioussov. Et ceci pour dénoncer de façon particulièrement lapidaire un minuscule détail le concernant au sein des deux articles. Une démarche très surprenante.

Une lettre de M. Valère Brussov.

Mercure de France, septembre 1907

Monsieur,

Espérant en l’impartialité habituelle du Mercure de France, je vous prie d’insérer ces quelques lignes.

M. E. Séménoff, votre correspondant de la Russie, dans sa division des poètes russes contemporains (v. le Mercure du 16 juillet), me place parmi les Parnassiens. Jamais je n’ai été Parnassien, jamais je ne le serai et maintes fois dans mes articles je combattis l’esthétique parnassienne ! En général, toute la division des poètes russes, faite par M. Séménoff, est fausse.

Au reste, je m’étonne fort de la place que M. Séménoff donne au « mysticisme anarchique », qui n’a pas plus d’importance chez nous que l’« intégralisme » en France.

Agréez, Monsieurs, l’expression de mes sentiments les plus distingués.

Valère Brussov

Moscou, 10 août 1907