Archives pour la catégorie Blog

Un inédit de Boris Strougatski

Cela fait des années que nous travaillons autour des frères Strougatski. Mais pas encore pour Lingva, puisque jusqu’ici nous n’avons publié que des oeuvres antérieures à 1950.

Cela a commencé par une interview de Boris pour Lunatique, puis par diverses révisions de traductions et même des traductions inédites pour les éditions Denoël, ce qui nous a permis d’aborder d’authentiques chefs d’oeuvres comme Stalker, Il est difficile d’être un dieu, ou encore L’Escargot sur la pente. Cependant, il reste beaucoup à faire. Des romans écrits à deux sont toujours inédits, et tant Arkadi que Boris ont aussi publié en solo.

C’est l’occasion pour nous de nous lancer, avec la traduction du dernier roman de Boris Strougatski, Les Inhibés, dans lequel il est question d’un groupe d’hommes, tous dotés de pouvoirs spéciaux, mais incapables de s’en servir pour changer le monde.

« Nous n’aboutirons à rien. Nous sommes soit indifférents, soit inhibés. Les impuissants de ce monde… Mais voilà une chose étonnante : il me semble que je l’envie. On lui fait la chasse, on attend quelque chose de sa part, on a besoin de lui, ou bien il dérange quelqu’un, ou peut-être qu’il lui est utile. C’est un baratineur, un faible, un mollasson, et en même temps, il représente une certaine valeur, pas des moindres d’ailleurs. Et moi, je suis vide. Personne n’a besoin de moi. Comme une canette de bière vide… »

Pour cela, nous allons lui donner un cadre spécifique, avec une nouvelle collection, Nuits Blanches, puisque Saint-Pétersbourg était la ville de Boris.

Le roman paraîtra le 1er octobre (ISBN 979-10-94441-29-9, 23€), mais vous pouvez déjà le précommander: les frais de port sont comme d’ordinaire offerts.

Cette parution marquera d’ailleurs le deuxième anniversaire de Lingva, et à cette occasion, nous lancerons une opération sur les versions numériques de nos livres. Nous y reviendrons.

Un Ostap Bender à Paris en 1932

Les amateurs de culture et de littérature russe connaissent forcément Ostap Bender, ce sympathique escroc et flamboyant aventurier, personnage principal de ce chef-d’oeuvre de la littérature satirique que sont Les Douze chaises (Двенадцать стульев, 1928), roman d’Ilya Ilf et Evguéni Petrov – qu’il est possible de lire dans la traduction d’Alain Préchac aux éditions Parangon.

Résumons brièvement l’histoire: Hippolyte Vorobianinov, veuf et ancien maréchal de la noblesse, maintenant simple employé de bureau, apprend que sa belle-mère, lors de la Guerre Civile, a caché dans le rembourrage d’une chaise faisant partie d’un lot de douze, un trésor en diamants. Après avoir fait connaissance avec Ostap Bender, un escroc professionnel, il va se lancer à la poursuite des douze chaises, dispersées à travers le pays, ce qui sera à l’origine de situations toutes plus cocasses les unes que les autres.

En 1976, l’acteur Andreï Mironov a magnifiquement interprété ce personnage au cinéma:

Il semble que le roman d’Ilf et Petrov ait servi de source d’inspiration à un émigré russe, à Paris, en 1932. Nous lisons en effet dans le journal Le Populaire, en date du 27 mai 1932, l’article suivant:

« Un escroc international sous les verrous

Hier, des inspecteurs de la Sûreté générale, procédaient à l’arrestation, pour usage de faux passeport, d’un individu de nationalité russe, déjà connu des services de police, sous le nom de Serge Maximoff, comme pratiquant l’escroquerie dite au trésor caché.

Au cours de la fouille à laquelle il fut soumis, cet individu fut trouvé porteur d’une pièce d’identité au nom de Genrich Martens et comportant sa propre photographie.

Des recherches furent aussitôt effectuées aux archives de la Sûreté générale aux fins d’identification, qui permirent d’établir qu’en réalité Maximoff répondait à l’identité de Nicolas Vidine, né le 29 novembre 1902 en Russie. Cet individu qui a commis d’importantes escroqueries à l’étranger se réfugiait toujours à Paris entre deux expéditions.

C’est an cours de l’un de ses séjours, en mai 1931, qu’il tenta de commettre l’escroquerie dite au trésor caché qui lui valut de se signaler à l’attention de la police.

La victime en devait être le directeur d’une banque mais celui-ci pris de soupçon laissa tomber la proposition et prévint la Sûreté.

Le thème adopté par Vidine pour amener ses dupes à composition peut se résumer ainsi. Un trésor représentant plusieurs centaines de millions en pierreries et en monnaies, est actuellement en lieu sûr en Bulgarie. Il a été arraché des mains d’un équipage bolcheviste alors qu’il était transporté à travers la Mer Noire. Il provient de la mise à sac de banques et de châteaux du début de la Révolution russe. Il est actuellement enfermé dans des caisses de fer enterrés dans des trous le long du Danube.

II s’agit de les exhumer clandestinement et de les mettre hors d’atteinte. Une opération de ce genre nécessite des frais considérables. Il n’est pas douteux que Vidine semble avoir eu des amateurs en nombre assez considérable et qu’il leur faisait verser de fortes provisions.

Il est au dépôt. »

L’escroquerie en elle-même est classique: il s’agit d’une variante de la « Lettre de Jérusalem », apparue en France à la fin du XVIIIe siècle et théorisée par Vidocq en 1836, et toujours largement employée par d’innombrables escrocs qui agissent par email. Mais l’idée de transplanter ça en Russie, et de faire des richesses cachées un trésor pris sur les Bolchéviks, est nouvelle… et possiblement due à l’influence d’Ilf et Petrov.

À propos de Sergueï Solomine

Depuis plus d’un an et demi maintenant que Lingva existe, nous avons tenté de ramener à la lumière des auteurs parfois totalement tombés dans l’oubli, alors même que parfois ils ont pu être populaires de leur vivant. Les causes de cette amnésie littéraire sont multiples, mais bien souvent la politique n’est jamais loin. L’un des auteurs qui attirent notre attention en ce moment est Sergueï Solomine.

SolomineSergueï Solomine est le pseudonyme de Sergueï Yakovlevitch Stretchkine (1864-1913), un noble de la province de Toula, qui fit ses études à l’Académie forestière de Moscou avant d’en être expulsé en raison de sa participation aux mouvements révolutionnaires, et notamment à l’organisation arnachiste clandestine La Volonté du Peuple (Narodnaya Volia). Il est arrêté en 1887 et exilé dans la région d’Arkhangelsk. Il ne rentre de cet exil que trois ans plus tard. Il se lance alors dans l’écriture et commence à collaborer, à partir de 1894, à la plupart des magazines populaires d’avant-guerre : Argus, La Revue Bleue, Ogoniok.

Journal bleuL’essentiel de son activité prend place entre 1909 et 1913. Grand amateur d’Arthur Conan Doyle – il a publié une Fin de Sherlock Holmes en 1911 –, son domaine est celui de la littérature populaire, du récit d’évasion. Et de ce fait, il est l’un des premiers auteurs russes à se consacrer régulièrement à la science-fiction. Inventions fabuleuses, aventuriers, voleurs, ingénieurs philanthropes, tout cela se croise dans ses récits et nouvelles qui, s’ils ne sont pas l’œuvre d’un grand styliste, se lisent toujours avec plaisir. Sergueï Solomine est à ce titre un véritable précurseur.

En 1905, il participe aux événement révolutionnaires, mais ne sera pas immédiatement inquiété ; ce n’est qu’en 1910 qu’il est de nouveau condamné à l’exil, cette fois-ci dans l’Oural. Cela ne l’empêche pas de continuer à publier mais il tombe alors malade, et il décède en 1913, alors qu’il avait été autorisé à s’installer près de Saint-Pétersbourg. Une grande partie de ses récits ont été rassemblés en deux volumes et publiés en 1914. Il n’a jamais été réédité durant l’époque soviétique, ce qui ne surprend pas, vu qu’il était nihiliste, et il a fallu attendre ces dernières années pour voir ressurgir, dans des anthologies thématiques, certaines de ses nouvelles. Ses autres textes restent encore assez difficilement accessibles.

Sans doute ne ferons-nous pas un recueil de ses œuvres, du moins pas dans l’immédiat, mais nous avons traduit déjà trois de ses nouvelles, appartenant à des genres différents, mais relevant tous de la littérature populaire d’alors.

Le premier a donc été sa Fin de Sherlock Holmes (1911), que nous avons publiée directement sur notre blog, en libre accès. Solomine y dévoile son admiration pour le héros d’Arthur Conan Doyle.

Le deuxième est Le Vampire (1912), éditée cette fois en numérique. Influencé par Bram Stoker (qui n’était alors pas traduit en russe, Solomine présente en quelques courtes pages des idées alors nouvelles sur les causes du vampirisme.

dimmerveilleux02-01La troisième, Les Ancêtres (1913), paraîtra sans doute à l’automne au sein de l’anthologie Dimension Merveilleux scientifique 2, dirigée par Jean-Guillaume Lanuque pour les éditions Rivière Blanche. On y découvrira un monde perdu, là encore à la façon de Conan Doyle (dont le roman sera traduit en russe après la parution des Ancêtres), mais situé cette fois sous terre, comme celui que présentera quelques années plus tard Vladimir Obroutchev dans La Plutonie.

Plus tard, peut-être traduirons-nous encore d’autres de ses textes.

Soyons révolutionnaires

L’année prochaine sera celle du centenaire de la Révolution de 1917. Un événement majeur s’il en est, véritable tournant du XXe siècle. Mais celle-ci ne s’est pas construite sur rien; d’autres événements, moins connus de nos jours, l’ont précédée. Ainsi en est-il de la révolution manquée de 1905. C’est celle-ci, ainsi que les mouvements révolutionnaires antérieurs, que nous voudrions mettre en avant dans nos prochaines publications, notamment avec un diptyque, dont le premier volume observera la Révolution avec l’œil de l’humour et de la satire, le second employant celui de la tragédie.

Fonvizine couverture Birinski couverture

Si vous êtes curieux, mais non-russophone, vous aurez du mal à trouver des renseignements sur ces auteurs. Comme d’habitude, chez Lingva, nous n’avons pas peur des défis en tâchant de rééditer des écrivains dont l’œuvre a été oubliée pour des raisons non-littéraires.

Birinski

Cliché de jeunesse de Leo Birinski conservé à la Staatbibliothek de Berlin

Le premier volume contiendra donc une pièce de théâtre – une comédie –, suivie d’une nouvelle. La pièce de théâtre est de Leo Birinski. Leo Birinski est probablement né en 1884 à Lyssianka, dans le Gouvernement de Kiev, d’un père nommé Hersch Gottesmann, et d’une mère nommée Karna Berinska ou Birinska. Il passe son enfance en Bukovine, alors province austro-hongroise. Il emménage à Vienne au début du XXe siècle, devenant libraire, avant de commencer à écrire. Il se fait alors connaître par deux tragédies (Der Moloch et Raskolnikoff, laquelle est une adaptation de Dostoievski), et une comédie, Narrentanz (La Danse des fous), créée en 1912. Cette dernière pièce fut un immense succès, et fut traduites en sept langues, dont le français. En 1921, Birinski déménage à Berlin en 1921, où il se marie, et en 1927, il arrive aux États-Unis, où il entame une prolifique carrière de scénariste. Son dernier film, The Lady Has Plans (Espionne aux enchères), réalisé par Sidney Lanfield, sort en 1942. Puis Leo Birinski disparaît. Il meurt le 23 octobre 1951, dans une misère noire, et est enterré dans une fosse commune à New York.

???????? ??????????? ???? ??????? ????????? ? ????????-??????? http://gallerix.ru

Portrait de Yassinski par Ilya Repine

Maxime Belinski est l’un des pseudonymes de Ieronim Iassinski, un auteur prolifique de la seconde moitié du XIXe siècle et du début du XXe. Iassinski est né à Kharkiv (Ukraine), de Ieronim Iassinski, un noble d’origine polonaise, et de Olga Belinskaïa, fille d’un héros de la bataille de Borodino, Maxime Belinski, à qui l’auteur empruntera son pseudonyme. Après avoir suivi des études à Tchernihiv, puis à Kiev, il s’est marié et a commencé très vite à publier des articles puis des romans. Il fut extrêmement prolifique. En sus de son œuvre, il se fit directeur de revues, critique, traducteur. Tout en étant progressiste, il s’est régulièrement moqué des mouvements révolutionnaires, ce qui lui a valu d’être détesté de Tchekhov et de Gorki. Mais lors de la Révolution d’Octobre, il embrassa le parti bolchevique, et put ainsi continuer à écrire jusqu’à sa mort, en 1931, à Leningrad.

Tous deux ont contribué chacun à leur manière à dédramatiser la Révolution, à en faire un sujet d’humour. Avec Birinski, on se retrouve chez un gouverneur de province, corrompu jusqu’à l’os, qui ne cesse d’envoyer au gouvernement des rapports alarmistes dans le but d’obtenir de nouveaux crédits qui lui permettrons de mener un large train de vie. Parallèlement, les révolutionnaires ont décidé de faire de ce même gouvernement un havre de paix, afin de pouvoir y dissimuler tranquillement fugitifs et archives… En complément, Belinski nous offre une petite saynète, autour d’un révolutionnaire qui s’emploie à cacher deux bombes chez une jeune fille célibataire et sa mère. Dans les deux cas, le sujet est grave: raison de plus pour en rire.

FonvizinSergueï Fonvisine, lui, s’occupe de l’autre versant du sujet. Né à Moscou en 1860, il mène une longue carrière militaire, qui le voit passer d’officier subalterne à vice-gouverneur de Poltava, en Ukraine. C’est seulement à sa retraite qu’il se lance dans la carrière d’écrivain. Il est ainsi l’auteur de plusieurs romans et recueils de nouvelles, dont Temps d’émeute, publié en 1911. Il meurt en 1918, et, sans doute du fait qu’il était plutôt réactionnaire (les révolutionnaires ne sont que des ouvriers mal dégrossis, des Tsiganes et des Juifs forcément apatrides), il n’a depuis plus jamais été réédité, même en Russie. Et pourtant, Temps d’émeute est un formidable roman. Écrit en réaction à la Révolution de 1905, il prend pour personnage principal un prince déchu, déshérité et travaillant pour cette raison à des postes de petits fonctionnaires. Misanthrope, il va pourtant s’humaniser, au contact d’un Juif révolutionnaire et d’une jeune fille noble.

La Danse des fous paraîtra à la fin du mois de février; Temps d’émeute est prévu pour le mois d’avril.

Vladislav Krapivine chez Rivière Blanche

Aujourd’hui nous ne parlerons pas d’un de nos propres ouvrages, mais d’une parution à venir chez nos amis de Rivière Blanche, à laquelle nous avons activement participé. Un nouveau roman de Vladislav Krapivine, auteur particulièrement célèbre en Russie, va en effet paraître, dans une traduction de François Doillon et Tatiana Palma. Il s’agit des Sanzindes (Гуси-гуси, га-га-га…), paru en Russie en 1989. Ce roman appartient, comme les autres précédemment parus aux éditions Delahayes, au cycle du « Grand Cristal », mais il peut se lire tout à fait indépendamment.

Il est question d’un monde en paix, où aucun crime n’est commis. Et pour cause: la justice y est réglée par un ordinateur qui tire au sort les peines appliquées aux contrevenants à la loi, la pire des peines, qui ne tombe que de façon extrêmement rare, étant la mort. Ainsi, Cornelius est-il condamné à la peine capitale… pour avoir mal traversé une rue! Roman dystopique, Les Sanzindes est aussi un roman lumineux, par la rencontre entre Cornelius et un groupe d’enfants qui échappent au système, car ils n’ont pas d’index.

L’illustration de couverture est de Jean-Félix Lyon.

sanzindes01-2

Les Premiers feux en précommandes

Nous sommes en retard!

Sans doute avons-nous été trop ambitieux, mais voilà: nous sommes en retard. Ainsi la publication du Français d’Eugène Sallias est reportée au deuxième semestre 2016, car c’est une traduction qui prend du temps. De même, l’anthologie Les Premiers feux. Penser le futur en Russie d’Alexandre Ier à Staline, qui nous avions prévu pour la fin 2015, sortira en définitive fin janvier 2016.

SF couverture

Nous avons du renoncer cependant à y intégrer le texte de Konstantin Tsiolkovki, beaucoup trop long par rapport aux autres: nous le ferons paraître séparément, dans quelques mois, en numérique. Nous l’avons toutefois remplacé par un texte étonnant de Vladimir Soloviev, L’Antéchrist. Ce sont donc en tout dix récits qui composent cette anthologie, dont certains traduits pour la première fois en français.

Quoi qu’il en soit, le travail s’achève sur ce volume: nous pouvons donc ouvrir les précommandes. L’ouvrage final fera 192 pages. Son prix est fixé à 19€.

Il vous est possible de le commander en réglant soit par chèque (à l’ordre de Viktoriya Lajoye, 22A rue de la Gare, 14100 Lisieux), soit par Paypal à l’adresse lviktoriya@aol.fr

 

Pavel Amnouel – À propos de la collection « Voix lactée » (2014)

Amnouel Elinor.jpgDepuis 2010, l’écrivain Pavel Amnouel, que nous avons traduit par deux fois, dans Dimension URSS et dans Dimension Russie, anime une collection d’ouvrages de science-fiction en russe mais publiée à Jérusalem par les éditions « Voie Lactée » (Млечный Путь). Ces éditions sont très modestes, mais visiblement dynamiques. Elles ont fait le choix de l’impression à la demande, mais elles ont tout de même réussi à publier de très bonnes choses, et même à lancer une revue trimestrielle.Varchavski.jpg

Parmi les auteurs les plus remarquables, on trouve naturellement Amnouel lui-même, avec notamment son roman Le Chemin d’Elinorque nous avions critiqué ici, mais aussi de grands classiques comme un recueil de nouvelles d’Ilya Varchavski, un recueil de notes critiques, notamment sur le théâtre, d’Alexandre Beliaev (ce qui est pour le moins inattendu et audacieux), ou, pour les auteurs les plus récents, de la même génération qu’Amnouel, un recueil de Vitali Babenko (qui fut l’un des moteurs du séminaire de Maleevka, et donc l’une des personnes à l’origine de la carrière de nombre d’auteurs actuels) ou encore l’excellent Puti-Pucha de Vladimir Pokrovski.Beliaev.jpg

Et en plus de cela quelques anthologies comprenant tant des nouvelles d’auteurs reconnus que de débutants et quelques traductions de l’anglais.Babenko.jpg

 

Face à ce catalogue alléchant, il nous a semblé utile de poser quelques rapides questions à Pavel Amnouel :Pokrovski.jpg

 

Russkaya Fantastika : Vos livres sont édités en Israël, mais sont-ils lu par les lecteurs russes ?

Pavel Amnouel : Ils sont pour l’essentiel lus par des Russes. Les commandes en provenance de Russie – et d’Ukraine – sont bien plus nombreuses que celles venant d’Israël, ce qui est compréhensible : il y a évidemment bien plus de gens qui lisent le russe dans ces deux pays qu’en Israël.

 

RF : Vos livres sont-ils disponibles en version numérique ?

PA : Bien sûr ! Tous les livres présents dans notre boutique en ligne sont vendus en version imprimée et en numérique (doc, pdf, fb2 et d’autres formats encore).

 

Amnouel.jpgRF : Comment choisissez-vous les textes ? Quels sont les critères requis pour qu’un roman ou un recueil de nouvelles soit publié dans votre collection ?

PA : Il faut avant tout que l’oeuvre soit basée sur une idée, un concept fort, et de préférence nouveau, surtout lorsqu’il s’agit de science-fiction. Bien sûr, son niveau littéraire doit être assez haut et il doit être intéressant à lire et à relire. L’intrigue aussi doit être dynamique, mais encore une fois, la nouveauté du concept et le haut niveau artistique viennent en premier. Nous publions essentiellement des romans, mais pas seulement : nous avons aussi publié des textes réalistes, des romans policiers, et de la poésie.

 

RF : Que comptez-vous publier à l’avenir ?

PA : Dans l’immédiat sortiront un roman de science-fiction de Vladimir G. Vassiliev, Minusculette (Микрошечка), et un recueil de nouvelles historico-policières de Thomas Foley

 

RF : Merci, Pavel !

 

Propos recueillis par email le 20 janvier 2014 par Patrice

 

Gleb Goussakov – Entretien (2013)

3262936487.JPGGleb Goussakov, sous le nom de Yaroslav Verov, est un auteur de science-fiction ukrainien. Mais c’est à Moscou que se fait l’essentiel de son activité littéraire, cette fois-ci en tant qu’éditeur, directeur de la maison Snejniï Kom. Depuis quelques années, Snejniï Kom publie, avec peu de moyens mais beaucoup de savoir faire, des ouvrages d’auteurs souvent débutants mais déjà d’une remarquable qualité littéraire. Nous avons déjà parlé ici de Tim Skorenko, de Yana Doubinianskaya, de Dalia Trouskinovskaya, mais c’est l’ensemble du catalogue qui mérite le détour.

Aussi, il nous paraissait important de le rencontrer, même si ses propos nous ont parfois surpris. 

Quelle branche des littératures de l’imaginaire est la plus demandée actuellement, notamment pour votre maison d’édition ?

Notre maison possède sa proche niche éditoriale, qui s’adresse à des lecteurs intelligents et intellectuels. C’est pourquoi ceux-ci lisent presque tout ce que nous publions. Il existe un noyau dur de lecteurs qui achètent tous nos livres, ou tous les livres d’une de nos collections.

Y a-t-il des collections qui suscitent plus d’intérêt que les autres ?

La collection « Prose irréelle » se vend moins, car elle représente plutôt la prose russe contemporaine, et non la littérature fantastique. Le mot « fantastique » n’y apparaît d’ailleurs même pas. Les textes de cette collection sont proches des romans de Dmitri Bykov, d’Olga Slavnikova ou de Viktor Pelevine. Il y a toujours un élément fantastique, mais qui n’est pas l’essentiel : l’important sont les idées, la grande qualité littéraire.

Les auteurs de cette série se veulent-ils écrivains du fantastique, ou écrivains réalistes?

Cela dépend. Yana Doubinyanskaya entend écrire autant de la littérature fantastique que de la prose réaliste. Tim Skorenko a reçu différents prix du domaine fantastique, mais s’est retrouvé aussi dans la longlist de prix généralistes tels que « Bolchaya Kniga » ou « Bestseller national ».

2129360597.jpgMais Tim Skorenko a débuté chez vous ?

Oui, on peut le dire ainsi. Il a suivi le séminaire littéraire de Paternit, sous la direction d’Andreï Valentinov. En 2011, nous avons publié son roman Le Jardin de Jérôme Bosch (Сад Иеронима Босха), qui pourrait s’attirer bien des foudres en France, car on y critique le catholicisme. Et la même année, nous avons publié un autre roman de lui, Les lois de l’euthanasie appliquée (Законы прикладной эвтаназии), qui relève de la SF.

La SF commence à renaître ?

Heureusement, la SF commence à évoquer de nouveau l’intérêt. Ce phénomène est lié à une certaine fatigue envers la littérature de magie et d’épées qui domine, par exemple chez des maisons d’édition comme Alpha-kniga. Même si ses tirages baissent, cette littérature reste populaires auprès des lecteurs de masse. Et dans les provinces de Russie, il n’existe pas d’autres livres, aucune alternative.

Que se passe-t-il concernant les licences ?

Les licences disparaissent peu à peu. S.T.A.L.K.E.R. aura été comme l’apogée du phénomène, une chose unique au succès conditionné par une série de circonstances. D’abord, le jeu était bien écrit et beau ; ensuite, cette licence a abordé un sujet d’actualité, Tchernobyl, qui est intéressant tant pour les personnes âgées que pour les jeunes. Mais apparemment ce phénomène ne se répétera plus.

Metro 2033.jpgEt Métro 2033 ?

Cette licence est basée sur une autre accroche. Métro 2033 a été édité par les éditions Eksmo selon un tirage standard – 12000 exemplaires [en fait 8000 + retirage de 3000, NdT] – comme n’importe quel livre. Mais ensuite, Kostia Rykov, le génie des Relations Publiques, s’est mis au travail. Il a appliqué au livre quelques techniques novatrices. D’abord, le format. Pourquoi est-il bon ? Parce qu’il est impossible de mettre ce livre dans un rayon sans le voir. Ensuite, Métro 2033 suscite l’intérêt car le lecteur reconnaît l’endroit décrit dans le livre, le métro. Voilà pourquoi cette licence marche mieux que les autres. Après cela, toutes les autres licences sont sur le déclin. Le cas de la série L’Île habitée, adaptée du roman des frères Strougatski, est éloquent. Son premier tirage était de 20000 exemplaires, le dernier de 3000. En 2011, dans la liste de nominations du prix Roscon, il y avaient environ 12 licences. En 2012, il n’y en avait que 8. Elles disparaissent peu à peu. Mais il est possible que d’autres projets d’auteurs renaissent.

Il existe actuellement de nombreux prix concernant l’imaginaire. Ne serait-il pas mieux de les réunir ?

Ce genre d’idées concernant la fusion des prix existe, mais il me semble que le contraire est mieux. Je considère qu’il faut plus de prix bons et variés, une diversité due au fait qu’ils sont liés d’une manière ou d’une autre à une communauté d’écrivains. La même chose se passe avec les prix réalistes, par exemple le Booker ou Bolchaya kniga (Grand livre). Chaque prix représente un club fermé comprenant les bonnes personnes concernées. A vrai dire, les prix de la grande littérature sont un instrument au service des écrivains. Ils donnent aux auteurs les moyens nécessaires pour vivre et écrire le livre suivant. Pour ce qui concerne les littératures de l’imaginaire, il existe des groupes d’écrivains, à Moscou, à Saint-Pétersbourg, etc. Le prix en lui-même ne signifie pas grand chose, mais tout de même, il donne une sorte de statut à l’auteur.

Fait-il augmenter le tirage ?

Non, mais il donne un certain statut, au moins aux yeux des amateurs de fantastique. Cela fortifie l’auteur, qui sent pouvoir être intéressant pour le lecteur. C’est pourquoi il n’y a rien de mauvais à ce que ces prix existent. Il n’existe pas de prix objectif, idéal : ils sont tous plutôt subjectifs. Chaque festival a son prix. J’ai même proposé sur Live Journal huit critères que l’auteur doit remplir pour en décrocher un. Et parmi ces critères, la qualité littéraire occupe la huitième place.

Et qu’y a-t-il à la première place ?

Le nom. On vote tout d’abord pour le nom. Nous avons eu un précédent intéressant. Il existe un jeune auteur qui s’appelle Dima Loukine, de la ville de Yalta. Il est l’homonyme du célèbre écrivain Evguéni Loukine. Un des articles critiques de Dima Loukine, publié dans la revue Polden XXI vek, a reçu les prix de Roscon et d’Interpresscon parce que les gens ont vu le nom « Loukine » en pensant à Evguéni. Mais il faut noter que les textes de mauvaise qualité n’obtiennent jamais de prix.

Mais il y a des auteurs comme les Diatchenko, les Oldie, qui reçoivent des prix lors des différentes conventions. Pourquoi ? Ces auteurs seraient-ils universels ?

Ces écrivains ont gagné un lectorat fidèle. Ils travaillent beaucoup et depuis longtemps. Leur niveau littéraire est très haut, et c’est cela qui leur permet de recevoir des prix.

Les Oldies et les Diatchenko écrivent et sont publiés en russe comme en ukrainien. Mais faut-il les considérer comme russes ou ukrainiens ?

Je préfère le terme « auteurs de culture russe », « gens de culture russe ». Ils pensent en russe. Par exemple, Pouchkine était pour un quart éthiopien ; Lermontov est un descendant des Celtes (Lermont), mais ce sont des auteurs russes. Il existe aussi des écrivains bilingues, comme Yana Doubinyanskaya, Vladimir Echkilev. Des ukraïnismes filtrent dans leurs textes russes. A mon avis, si la mentalité d’une personne s’est formée durant son enfance dans une langue, ou deux, alors cet homme appartient aux cultures correspondantes.

Le fantastique russe contemporain comprend plusieurs sous-genres : social, philosophique, etc. Mais il existe aussi un fantastique impérial. Qu’est-ce que c’est ?

La floraison de ce sous-genre a débuté lors de la première présidence de Poutine. Après la victoire dans la guerre en Tchétchénie, lors de grandes attentes. En fait, le lecteur est comme une caisse de résonance des dispositions de la société. Et donc à cette époque, Roman Zlotnikov s’est distingué avec sa dilogie Imperia. Puis les Zoritch, avec leur grand empire cosmique qui extermine tout. Mais ce courant est actuellement en récession.

Il est clair que pour le lecteur occidental, ce n’est pas quelque chose d’intéressant. Mais nos lecteurs ne s’y intéressent pas trop non plus. Le post-apocalyptique est aussi en voie de disparition. Les petits éditeurs peuvent se permettre d’expérimenter, de manœuvrer, tandis que les gros continuent à éditer des licences même si la moitié des tirages restent dans les dépôts. Il n’y a plus de nouvelle marque d’écrivain, voilà pourquoi les éditeurs, maintenant, clonent des auteurs connus, comme Nik Peroumov et d’autres.

En gros, c’est à la fois une stagnation et une crise. Selon mes prévisions, durant les deux ou trois ans à venir, le marché sera durement reformaté. Un grand nombre d’auteurs disparaîtra purement et simplement, comme ce fut le cas après 1998, parce que les gros éditeurs ont besoin de nouvelles marques, ils ne peuvent s’en passer. Ils ont besoin de gros tirages. Chez Eksmo, par exemple, les tirages ont baissé jusqu’à 3000 exemplaires. Beaucoup de nouveautés de mauvaise qualité paraissent. Un bon écrivain ne peut produire cinq romans par ans ; c’est pourquoi tout manuscrit est accepté, le niveau baisse constamment. Et le lecteur doit soit s’habituer à cela, soit cesser de lire, soit s’adresser aux littératures étrangères.

Et en ce qui concerne la littérature fantastique étrangère, est-elle autant à la mode qu’au début des années 1990 ?

Non, actuellement elle occupe une place assez restreinte sur le marché. On la publie à des tirages de 3000-4000 exemplaires. Le seul auteur qu’on édite beaucoup, et sur le long terme est Dan Simmons (Hypérion), avec peut-être China Mieville.

Comment fonctionne votre maison d’édition, dans ces conditions de marché ?

Notre maison est petite et c’est notre avantage. Nous n’avons que deux salariés : le directeur et le comptable. Notre bureau est virtuel – d’ailleurs, en fait, je ne comprends pas à quoi servent maintenant les bureaux. Je peux même me permettre de ne pas éditer de livres pendant un certain temps, d’attendre que ceux qui sont déjà parus soient vendus. Nous travaillons sans nous hâter. Actuellement, nous avons décidé de nous rapprocher de Chiko, un petit éditeur ukrainien. En général, en tant que petits éditeurs, nous pouvons nous permettre de publier une littérature de qualité.

92466170.jpgLes livres que vous publiez se distinguent par de belles illustrations, des couvertures élégantes. Comment y parvenez-vous ?

C’est grâce à notre adaptabilité et à nos bonnes relations. D’abord, Eric Bregis est un bon designer. Notre maison était encore en cours de création que nous réfléchissions déjà à nos collections et à leur design. Par exemple, nous préférons ne pas utiliser de visages en gros plan, même si nous l’admettons parfois pour la collection « Nerealnaya proza » (« Prose irréelle »). Nous travaillons directement avec notre illustrateur. Il nous envoie des croquis, nous choisissons, discutons, corrigeons, etc. Etant un petit éditeur, nous pouvons discuter sans nous presser, nous n’avons pas d’urgence comme chez les grands. Par exemple, nous avons travaillé longtemps sur la couverture des Lettres au colonelde Yana Doubinyanskaya. De fait, cette manière de travailler intéresse l’illustrateur lui-même.

Lit-il les livres avant de travailler aux illustrations ?

Oui, sans exception. Sinon, en dehors des collections « Prose irréelle » et « Vrai fantastique », nous éditons aussi des anthologies.

Puis que vous parlez des anthologies : se vendent-elles bien en Russie ? En France, les recueils de récits se vendent moins bien que les romans.

Chez nous, la situation est différente : les recueils se vendent mieux. C’est d’abord lié au fait que ces derniers temps, les gens pensent à la façon des vidéo-clips. Prêtez attention à une série d’images vidéo : un plan par seconde. La même chose se fait dans les films, avec un montage serré. Regardez un employé de bureau : il est devant son ordinateur, sur internet, et il a plusieurs fenêtres ouvertes devant lui : sites concernant son travail, Skype, forums, sites d’informations, etc. Et il « court » tout le temps d’une fenêtre à l’autre, il zappe. A côté de cela, un roman est complexe, avec beaucoup de personnages et plusieurs lignes narratives.

Goussakov.jpgLe lecteur contemporain ne peut plus retenir tout cela dans sa mémoire, et parfois même s’en plaint : beaucoup de personnages, un texte complexe, etc. En conséquence, un grand nombre de textes, de nos jours, sont basés sur un sujet linéaire. Et qu’est-ce qu’un recueil de récits ? Le lecteur peut lire un récit et l’oublier ou non. Nous avons par exemple publié un recueil intitulé Vrai fantastique (Настоящая фантастика) [chez Eksmo, sous le pseudonyme de Yaroslav Verov – NdT]. Un lecteur le lit, et aime un récit. Il décide alors d’acheter un roman de l’auteur. Ainsi, les anthologies favorisent la promotion des auteurs et ont du succès. Les anthologies thématiques se vendent bien, aussi, surtout lorsqu’elles abordent un sujet intéressant.

Goussakov2.jpgPar exemple, Sergueï Tchekmarev a publié chez Eksmo un recueil de récits intitulé Tolérance implacable (Беспощадная толерантность), qui a fait exploser le lectorat. C’était un recueil provocateur, dans lequel la tolérance est poussée jusqu’à l’absurde. Ce sont en fait des récits anti-utopiques. Le tirage n’était que de 3000, mais les ventes numériques sont élevées. Puis, Sergueï a travaillé à une autre anthologie, Apocalypse libérale (Либеральный апокалипсис), sur l’échec des valeurs libérales. Ce thème est très populaire actuellement en Russie. Nous faisons aussi des anthologies à caractère ludique, qui se vendent bien.

Les anti-utopies sont-elles toujours populaires ?

Si elles parlent du fait que tout est mauvais en Occident, alors oui, elles sont populaires. En général, on observe que sur le marché russe, la demande porte sur ce qui est positif en Russie. La preuve en est avec le succès du concours « URSS 2061 »dont le résultat est un recueil de récits où il est question de la restitution d’une URSS positive, en 2061. Ce concours a coïncidé avec la Journée de la Cosmonautique ; j’étais membre du jury. Le recueil comprend dix récits qui, en fait, ne sont pas des chef-d’oeuvres, car il est assez difficile d’écrire des textes positifs. Mais tout de même, ce recueil est populaire, il est bien présenté. 

Est-ce de la nostalgie ?

Non. Il y a beaucoup de jeunes gens qui ne savent pas ce qu’est l’URSS. Ce n’est pas de la nostalgie, c’est de la fatigue du négatif. Quelque chose de nouveau.

Pourquoi, alors, l’URSS ?

Parce qu’il n’y a pas d’autre point de départ. Il n’existe pas de modèle, pas de nouvelle base idéologique, et il n’y a personne pour la générer. Une nouvelle tendance commence à se former d’une façon assez nette : une demande pour quelque chose de bon et positif.

Une demande de positif, malgré les problèmes et cataclysmes qui touchent le pays ?

Il n’y a pas tant de problèmes que ça en Russie ; l’Ukraine en a beaucoup plus. La Russie est un pays assez riche, et la population est loin d’être pauvre. Les gens ont simplement la manie de se lamenter.

Mais si l’on regarde sur internet les sites d’informations russes, on voit constamment qu’il y a des problèmes dans le domaine des services urbains, auxquels il faut ajouter la corruption, l’inflation…

Ce n’est qu’un fond négatif. Si vous veniez dans la ville de Belgorod, ou de Koursk, vous verriez des villes propres, avec des bâtiments neufs. Les Moscovites passent leurs vacances à l’étranger trois fois par an, et ceux qui habitent dans les régions, une fois par an. Par exemple à Ekaterinbourg, grand centre industriel, tout est bon, aussi. Dans les villages, on donne la terre aux paysans, on investit dans l’agriculture. En fait, l’image de la Russie donnée par les masses média, et même par l’opinion, est une illusion. Pour comprendre la Russie, il faut y voyager.

En Ukraine, la situation est plus mauvaise car le pays n’a pas de ressources naturelles, et depuis le XVIe siècle, il est tiraillé entre l’Ouest et l’Est. Mais en Russie, ce n’est pas si mauvais que ça. Les gens aiment pleurer misère, simplement. Si l’on compare la Russie de 1993 à celle d’aujourd’hui, on peut dire que maintenant nous vivons dans un paradis. Oui, on a fermé beaucoup d’entreprises qui devaient être fermées car non rentables. Poutine est un leader très fort.

Goussakov5.jpgAlors quelle fantastique va dominer dans le futur ? Le positif ?

Le fantastique positif ne dominera pas, mais son spectre s’élargira. En effet, les gens s’intéressent plutôt à une littérature où il est question de popadanets [un héros qui, propulsé par exemple dans le passé, va changer positivement le cours de l’histoire – NdT], même lorsque ces textes sont primaires, car elle est liée à l’histoire. Si un auteur du fantastique est intelligent, il livrera correctement la constituante historique. Ces auteurs-là sont peu nombreux. Actuellement, le sujet dans lequel le personnage principal tombe à l’époque de la Seconde Guerre mondiale est très populaire, et donc les gens commencent à s’intéresser à notre passé. D’ailleurs, nous préparons un intéressant recueil, Imperium. Nous avons déjà préparé l’anthologie Hussarium, sur la guerre de 1812, avec Napoléon. Imperium comprendra des histoires sur l’époque d’Élisabeth, sur la révolte de Pougatchev, etc.

Goussakov4.jpgEt en plus d’Imperium, que comptez-vous éditer ? Quels auteurs ?

Ce projet s’est peu à peu agrandi au point de former la sous-collection « Anthologies du passé et du futur », liée au fantastique historique de bonne qualité. Nous voudrions essayer aussi la prose russe contemporaine, non fantastique mais hors-normes. Notre premier essai dans ce sens est le roman de Viktor Totchinov, un auteur de Saint-Pétersbourg, membre du séminaire de feu Boris Strougatski. Son roman s’intitule L’Île sans trésor. Il relève d’un genre particulier, le roman-enquête. Totchinov a pris le roman culte de Robert Stevenson et a démontré que tout s’y est passé « autrement », pas comme dans le livre, et que Stevenson avait crypté le vrai sens. Totchinov l’a prouvé d’une façon convaincante : j’ai lu ce livre sans pouvoir m’en détacher. A mon avis, ce roman serait aussi intéressant pour les lecteurs occidentaux.

Propos recueillis par Viktoriya en avril 2013 à Kiev.

 

Arkadi et Boris Strougatski – Entretien (1987)

Dans notre volonté d’archiver ce qui a pu être écrit par le passé sur la science-fiction russe et soviétique, nous avons demandé à Ahrvid EngholmSylvie Denis et André-François Ruaud (que nous remercions chaleureusement) l’autorisation de reproduire cette entretien avec Arkadi et Boris Strougatski, publié initialement dans le fanzine Yellow Submarine (n°54, janvier 1988), et réalisé lors de la Conspiracy ’87, la Worldcon qui s’est tenue à Brighton en 1987, événement qui fut l’occasion pour les deux frères de faire un premier voyage en Occident. Dans la version ci-dessous, nous avons remplacé les titres anglais donnés aux romans encore inédits, par leur titres français.

yellowsubmarine054-1988.jpg

 Les frères Strougatski : un entretien avec Ahrvid Engholm

Cet entretien a été réalisé à Conspiracy 07, où Arkadi et Boris étaient invités d’honneur. On aurait pu s’attendre à ce qu’ils soient entourés d’officiels soviétiques, employés d’ambassade, personnel de sécurité, interprètes officiel… mais non ! Ils se déplaçaient dans toute la convention aussi librement que vous et moi, et l’interprète qui était souvent à leurs côtés était l’écrivain et fan polonais Wiktor Bukato, qui n’est certainement pas un employé du gouvernement !

Ce qui ne veut pas dire qu’ils étaient faciles à approcher. Quand ils n’étaient pas assiégés par les fans, ils étaient entourés de collègues auteurs et pros. Mais avec l’aide de Sam Ludwall, l’ex-président de 1’association World Sf, j’ai réussi à obtenir un rendez-vous pour réaliser un entretien. Le résultat a été diffusé sur la radio nationale suédoise, dans l’émission « Kulturnytt », 1e 17 septembre 87. Cette version est basée sur la traduction de l’interprète et a été coupée uniquement pour des raisons stylistiques.

L’entretien a été fait dans leur chambre d’hôtel au Metropole. Les frères Strougatski sont très sympathiques et on m’a dit qu’ils étaient très fiers d’avoir été invités à l’occasion d’un événement aussi important. Wiktor Bukato faisait office d’interprète, bien qu’on dise qu’Arkadi comprenne un peu l’anglais il était plus sûr de passer par une traduction en russe, de façon à ce que Boris puisse comprendre (et que nous nous comprenions bien). Arkadi a parlé la plupart du temps, et Boris à fait de temps à autres des commentaires courts et avisés. Je n’ai pas séparé ce qu’ont dit les deux frères dans l’interview. J’ai eu l’impression qu’ils formaient une équipe très soudée, et qu’ils partageaient les mêmes idées et opinions. (Ahrvid)

87_advert.jpg

AE : J’ai beaucoup aimé Stalker, le roman sur lequel Andrei Tarkovski a basé son film. Pourriez-vous me parler un peu des origines du roman ?

A&BS : L’histoire commence ainsi : il était une fois deux écrivains qui écrivaient ensemble à la maison des écrivains qui appartient au syndicat des écrivains soviétiques. C’est un petit bâtiment près de Leningrad. Un beau jour ils allèrent se promener sur une petite route de forêt qui conduisait à une prairie. Là ils trouvèrent beaucoup de saletés, laissées là par une famille qui avait pique-niqué. Il y avait une flaque d’huile de voiture, des boîtes de conserve vides, des morceaux de papier, des piles usagées, etc… Et ils ont pensé : cette clairière a ses propres habitants – des souris, des oiseaux, des fourmis, des vers. Et puis une famille est venue dans cet endroit paisible. Ils se sont mis à répandre leurs déchets et à faire du bruit, à jouer etc. Mais comment les habitants de la clairière ont-ils réagi ? Ils n’avaient pas l’habitude de cela, et ils n’avaient pas l’intelligence des visiteurs. A partir de là il n’ y avait pas à aller loin pour arriver à une œuvre littéraire. On pouvait imaginer comment cela se passerait sur Terre, où les gens vivent, aiment, haïssent et poursuivent leur existence, si un jour un vaisseau venait de quelque part pour pique-niquer, laissait ses papiers gras et puis repartait. Et de cette situation littéraire sont nées de nouvelles idées, qui avaient une signification plus pro-fonde que le pique-nique lui-même.

AE : Comment s’est passée votre collaboration avec Tarkovski ?

A&BS : Il y a deux réponses à cette question. Un : que ça a été simple. Deux : que ça a été difficile. Tarkovski s’est adressé à nous parce qu’il était fasciné par l’idée fantastique contenue dans le roman. Nous le soupçonnons d’avoir surtout été intéressé par la situation littéraire. Celle que nous venons de décrire. Nous avons travaillé pendant 18 mois sur rien moins que 8 versions différentes du scénario. Nous avons commencé à réaliser que le metteur en scène n’était pas totalement satisfait de la situation littéraire seule. En fin de compte il nous a demandé d’écrire une version de l’histoire totalement nouvelle, et c’est cette version qui lui a plu, bien que même maintenant nous ne sommes pas sûrs de ce qu’il avait vraiment en tête. Nous avons enlevé du livre tous les éléments fantastiques, sauf l’idée de la Zone. Dans la version finale nous avons trois personnages principaux, trois éléments métaphoriques, trois personnages humains de base dans le monde d’aujourd’hui. D’abord l’idéaliste, ensuite le scientifique et en dernier l’auteur. Ces trois-là représentent l’intelligentsia et ils entrent dans la Zone pour chercher quelque chose, un changement. A la fin ils en arrivent à la conclusion qu’aucun changement n’est nécessaire. Parce qu’au cours du changement on risque de perdre autre chose.

AE : La Zone est intéressante. Elle semble, entre autre chose, être radioactive. D’une certaine façon vous avez anticipé l’accident Tchernobyl, avec votre Zone. Est-ce que voua vous considérez comme des « prophètes » ?

A&BS : Nous avons fait une prophétie à propos de Tchernobyl, Mais pas dans cette histoire. Il y a 25 ans nous avons écrit une histoire intitulée L’Arc-en-ciel lointain. Ce roman parle de ce qui se passerait si le technologie s’emballait et provoquait une catastrophe majeure. Les ressemblances entre Stalker et Tchernobyl sont une affaire de mots. Il y a une Zone dans les deux histoires et autour de Tchernobyl. Mais il y a des similitudes. Quand nous avons discuté de l’accident de Tchernobyl nous avons constaté une certaine ressemblance entre Stalker et ce qui s’est produit dans la zone autour de l’usine nucléaire. C’était plein de vie, d’oiseaux etc. Mais maintenant c’est mort. Juste comme la Zone dans Stalker.

AE : Selon vous qu’est-ce qui différencie le plus la SF soviétique et le SF venant de l’ouest ?

A&BS : La plus grande différence est que dans le SF occidentale le héros est toujours seul pour sa battre pour ce qu’il veut, alors que dans la SF soviétique le héros est toujours le représentant d’une société bienveillante.

AE : Il y a eu beaucoup de changements dans la société soviétique après Gorbatchev. Comment cela a-t-il affecté la situation des écrivains dans votre pays ?

A&BS : Les changements sont évidents partout dans notre société. Donc les changements qui affectent les auteurs sont simplement une conséquence de changements plus généraux. A l’heure actuelle, trois de nos premiers romans, que nous n’avions pas pu faire publier en Union Soviétique, ont été édités. Et nous qui n’avions pas pu nous rendre à l’Ouest sommes finalement ici. C’est la première fois.

AE : Pouvez-vous me donner les titres de ces trois romans ?

A&BS : Les Vilains cygnes (Les Mutants du brouillard), La Troïka et L’Escargot sur la pente. Il y a aussi un 4e roman, dont le titre est La Ville maudite.

AE : Une dernière question. J’aimerai en savoir un peu plus sûr la façon dont vous coopérez l’un avec l’autre quand vous écrivez.

A&BS : C’est une question habituelle, aussi nous allons vous donner une réponse qui ne l’est pas. Nous ne pouvons tout simplement pas comprendre comment des auteurs qui travaillent seuls peu-vent se débrouiller ! Nous avons toujours travaillé ensemble et nous ne pouvons pas imaginer comment on peut travailler autrement. Nous ne vivons pas près l’un de l’autre. Arkadi vit à Moscou et Boris à Leningrad. Aussi quand nous voulons écrire nous devons nous rencontrer. Boris peut aller à Moscou ou Arkadi à Leningrad, ou nous pouvons nous rencontrer dans un troisième endroit. Nous nous lançons des idées de phrases, nous jouons avec et après un certain temps le livre commence à grandir. Mot après mot, phrase après phrase, page après page.

Entretien réalisé par Ahrvid Engholm, première publication in Sherds of Babel n°24, traduction par Sylvie Denis.